Face aux mastodontes de l’économie, l’alliance inédite de neuf coopératives

Proposer une alternative solidaire et écologique aux besoins de consommation que préemptent les géants du commerce. C’est l’objectif que se sont fixées des coopératives françaises spécialisées dans des secteurs d’avenir comme le train, la location, le covoiturage ou l’occasion.

Concrétiser le « monde d’après » passe par la constitution d’alternatives crédibles et accessibles. Mais difficile d’impulser le changement avec des ressources modestes. C’est pourquoi neuf sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic) se regroupent pour renforcer les rangs de la transition. Parmi les plus connues, Enercoop qui produit de l’électricité renouvelable et locale, Railcoop qui aspire à relancer des lignes de train rurales et nocturnes, Emmaüs qui récupère et vend des objets d’occasion ou encore La Nef, une banque éthique spécialisée dans l’économie sociale et solidaire. Il y a aussi Telecoop pour la téléphonie responsable, Commown pour la location de matériel électronique, Mobicoop pour le covoiturage solidaire, Coopcircuits pour accélérer la consommation en circuit-court et Citiz spécialisé dans l’autopartage de véhicules. 

Retrouver une économie réelle

Les offres sont en cours de préparation et devraient être opérationnelles d’ici septembre 2021. L’objectif est de réunir les différentes structures derrière une appellation commune et de permettre aux consommateurs de naviguer d’une coopérative à l’autre en fonction des besoins. D’après Julien Noé, fondateur d’Enercoop et à l’initiative de cette union, il s’agit de proposer un écosystème cohérent et panoramique. « Si une famille veut faire Paris – Nice, au lieu de prendre l’avion ou la voiture, elle pourra prendre le train avec Railcoop et faire du covoiturage avec Mobicoop pour terminer le voyage ». Une manière de proposer une mobilité douce et alternative sans passer par les acteurs dominants du marché. Lesquels ne cessent pourtant d’affirmer leurs valeurs écologiques et citoyennes, ce qui rend difficile pour ces Scic de jouer la carte de la différenciation sémantique. C’est pourquoi les neuf coopératives ont misé sur l’ironie en se baptisant « licoornes », en miroir aux « licornes » de la Silicon Valley valorisées à plus d’un milliard de dollars.

Un statut juridique citoyen et horizontal

Pour répondre aux besoins de consommation des citoyens avec un souci d’engagement que n’ont pas toujours les dominants du marché, les coopératives ont décidé de mener le combat sur le terrain du management et du fonctionnement. Par leur statut de Scic, ces coopératives permettent en effet aux citoyens de devenir partie prenante du projet. La gouvernance repose sur le multisociétariat, à savoir que chaque sociétaire – qu’il soit producteur, salarié, consommateur – dispose d’une voix lors des votes, et ce peu importe ses parts. L’intérêt collectif est placé au centre et cela se retrouve dans la gestion des bénéfices. Au moins 50% d’entre eux doivent être reversés dans l’entreprise, et il est interdit de faire une plus-value sur les parts. En intégrant les sociétaires et en appliquant des principes démocratiques, les coopératives mènent un travail citoyen crucial pour se réapproprier l’économie locale.

Montrer que d’autres modèles sont possibles


Ceci étant dit, ces « licoornes » n’ambitionnent pas de renverser l’oligopole des géants de l’économie française. De la même manière qu’Enercoop ne souhaite pas détrôner EDF, La Nef ne vise pas à prendre la place de la BNP Paribas. Il s’agit plutôt de faire la preuve que le « monde d’après » n’est pas qu’un mirage. Mais les difficultés d’une telle probation sont nombreuses. Les petits effectifs de ces coopératives rendent le travail de concert difficile, la disparité géographique de chacune d’entre elles n’aidant pas. Ce sont aussi les différences d’ancienneté et de taille qui creusent les écarts. Entre Enercoop qui a 17 ans et 100 000 clients et Telecoop né l’année dernière et disposant de 1 000 abonnés, le hiatus est grand. Mais en mutualisant leurs services, les neuf Scic ne se laissent nullement décourager. « On prend du mobilier de chez Emmaüs, on fait des prêts par La Nef, on emprunte du matériel par Telecoop » explique Julien Noé. Une solidarité qui attire la nouvelle génération. «Aujourd’hui, on sent une vraie demande des jeunes qui sortent des écoles d’ingénieurs. On a de plus en plus de candidatures avec des profils de haut niveau ». Aller bosser en coopérative plutôt que dans une grande entreprise, voilà un symbole qui témoigne du changement de paradigme que nous sommes en train de vivre.

Romain Salas
Journaliste. Après une licence de droit à la Sorbonne et un master en médias et communication au CELSA, Romain tombe dans les charmes du journalisme et de l'écriture. Avec un tropisme fort pour l’écologie et la justice sociale, il imprègne dans ses choix éditoriaux un parfum d'engagement à la mesure des urgences de notre temps.

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