Caroline Neyron (Mouvement Impact France) : « Notre enjeu c’est de remplacer la prime au vice par la prime à la vertu »

Le Mouvement Impact France regroupe depuis plus de 10 ans plusieurs centaines d’entrepreneurs et entrepreneuses à impact et forme le 1er réseau d’acteurs économiques qui contribuent à une société plus juste, plus solidaire et plus durable. Après une année 2021 qui a vu le mouvement monter en puissance et se décupler en région, place à 2022 et ses enjeux nationaux et européens. Caroline Neyron, Directrice Générale du mouvement, nous en détaille la feuille de route et à travers elle, les transformations qui attendent les entreprises en cette nouvelle année.

The Good : 2021 a été une année charnière pour l’impact et pour votre mouvement. Quels enseignements en tirez-vous ?

Caroline Neyron : 2021 est l’année d’une certaine consécration pour le mouvement. Il a été fondé il y a plus de dix ans par des pionniers – qui prêchaient vraiment dans le désert – convaincus que l’entreprise pouvait être inclusive et durable, et donc intégrer en son cœur son impact social et écologique. Le climat et l’inclusion deviennent enfin des enjeux, des petites entreprises à celles du CAC 40, et cela pollinise l’économie classique. C’était depuis le départ un enjeu du mouvement, fondé pour montrer qu’une autre manière d’entreprendre est possible, et en partager les bonnes pratiques.

Ce qui a changé également c’est la prise de conscience des consommateurs et des jeunes qui poussent les entreprises à agir. Quand 80% des consommateurs disent qu’ils vont changer de marque si elle ne respecte pas leurs valeurs, elles ont intérêt à s’en occuper! On voit également l’émergence d’une demande de transparence accrue des salariés, et des managers de demain qui intègrent ces enjeux dès leurs études, comme le montre le mouvement Pour un réveil écologique.

Il y a un alignement des planètes entre de vraies lames de fonds du côté des consommateurs et des salariés, une prise de conscience des acteurs économiques, qui au-delà de devoir répondre aux attentes de leurs parties prenantes, intègrent les risques socio-écologiques. Et enfin, il y a une montée en puissance des réglementations, d’un volet politique, au niveau européen notamment, et l’idée qu’il faut accompagner ces réglementations.

TG : Face à ce succès des sujets impact, vous voyez aussi poindre des risques n’est-ce pas ?

CN : Si une dynamique extrêmement positive s’est engagée, nous pensons aussi que c’est une période de risque, au regard de la forte attente et la forte confiance dans le rôle des entreprises. Pendant longtemps les enjeux sociaux et écologiques c’était l’État. Et aujourd’hui les citoyens disent que les entreprises aussi doivent s’y mettre. Il ne faut pas décevoir, il faut être au rendez-vous de ces bouleversements majeurs de la société. Et ce ne sont pas de simples ajustements qu’il faut faire. 

Le travail que l’on fait aujourd’hui est de dire « on a une chance unique, mais on a un risque unique aussi ». C’est un moment clé, celui d’une vraie accélération, mais il ne faut pas que cela se retourne. Ce serait dommage car tout le monde est de bonne volonté par ailleurs. Il est important que tout le monde tire dans le même sens. Et sache dans quel sens tirer.

Il y a un vrai risque de greenwashing et donc un besoin de vigilance, sans empêcher les gens de faire. Pour éviter que l’on passe de l’attente et la confiance à la défiance, il y a un enjeu de clarification, et que les politiques et les pouvoirs publics aient un rôle d’arbitre, de médiateur. Les entreprises ne savent plus quel enjeu choisir, quel objectif suivre. Il y a de nombreux référentiels existants – plusieurs centaines-, personne ne comprend à quoi ils correspondent. Le plan de relance de 100 milliards lui ne donne pas d’objectifs verts aux entreprises, il ne les engage pas dans leur transformation écologique et sociale. Or nous avions par exemple proposé le conditionnement des aides au partage de la valeur et de la gouvernance, sur les enjeux d’égalité, et un crédit d’impôt écologique et social pour accompagner les entreprises dans leur transformation car on sait que cela va leur coûter de l’argent et de la ressource, pendant 3 à 5 ans.

Il y a un momentum extraordinaire et une très grande diversité d’engagement, mais en même temps, un manque de clarté qui brouille un peu le message et qui pourrait constituer une occasion manquée.

Le travail que l’on fait aujourd’hui est de dire « on a une chance unique, mais on a un risque unique aussi ». C’est un moment clé, celui d’une vraie accélération, mais il ne faut pas que cela se retourne.

TG : Quelles sont vos propositions pour éviter que l’alignement des planètes ne se transforme en rendez-vous manqué ?

CN : Nous pensons qu’il faut un référentiel partagé par toutes les entreprises : elles doivent voir et savoir quels sont les champs sur lesquels elles doivent travailler, avec des indicateurs clés, quels sont leurs enjeux de transformation. Ce n’est pas clair pour les PME aujourd’hui. Nous avons construit un référentiel pour qu’elles comprennent que transformation écologique et sociale vont de pair. La transformation doit être globale pour pouvoir être acceptée et tenue. La transformation sur les enjeux écologiques et sociaux doit s’accompagner d’une transformation de la manière de faire de l’entreprise, notamment en matière de gouvernance et de partage de la valeur. Quand les organisations ne sont pas alignées sur des objectifs clairs, même si elles souhaitent se transformer, elles s’arrêtent en plein milieu.

Avoir un référentiel clair pour toutes les entreprises, avec des objectifs, comme cela a été le cas avec l’Index Pénicaud sur l’égalité femmes-hommes. L’index comprend 5 indicateurs, un objectif par indicateur et une note sur 100, qui permet aux entreprises de voir chaque année où elles en sont. Si elles n’y sont pas, elles doivent alors faire un plan de progression pour arriver à la note minimum de 75. Beaucoup d’entreprises étaient contre, beaucoup s’y sont mises, beaucoup ont réellement progressé. C’est un bel exemple d’un outil simple, clair, pour que tout le monde ait la même grille de lecture, aille dans le même sens et s’améliore.

C’est ce qui nous paraît important et utile aujourd’hui, un référentiel clair qui peut aussi être partagé par les consommateurs et les salariés. Car pour eux aussi c’est un peu flou. L’index impact que nous proposons contient 5 indicateurs par enjeu : égalité F/H, inclusion, climat, partage de la valeur et de la gouvernance, et stratégie impact. Il ne s’agit pas de réinventer la poudre mais de s’inspirer du dispositif de l’Index Pénicaud pour aller plus loin sur les enjeux d’impact.

TG : N’est-ce pas le rôle de la plateforme impact.gouv ?  

CN : Nous étions hyper contents que la ministre (Olivia Grégoire) reprenne cette idée de référentiel dans la plateforme impact.gouv, mais ce qui nous paraît important vu les enjeux, c’est que l’index soit obligatoire pour toutes les entreprises de plus de 50 salariés, et qu’il y ait surtout des objectifs à suivre, pour savoir où elles en sont, se comparer et s’améliorer. Exactement comme sur le modèle de l’index égalité F/H.

Aujourd’hui ce n’est pas si clair. Tout le monde a envie de faire, mais fait ce qu’il veut, dans son coin, peut changer son indicateur d’une année à l’autre parce que le résultat n’était pas bon… On ne peut pas leur en vouloir. Personne ne leur demande rien.

Ce qui nous paraît également important, c’est le soutien à l’innovation écologique et sociale, qui est mal soutenue par rapport à l’innovation tech. Nous aimerions que le dispositif JEI (jeune entreprise innovante), qui est très valorisant pour les entreprises, avec des dispositions fiscales favorables pendant les 7 premières années, soit transposé aux entreprises à impact social et écologique, avec la création d’un statut de Jeune Entreprise à Impact. Pour que l’on puisse vraiment inciter les entreprises à la transformation. 

Il faut des objectifs clairs et du soutien. Avoir une feuille de route et des encouragements pour la mener. Car les entreprises qui sont les plus vertueuses aujourd’hui, celles qui mettent l’impact écologique et social au cœur de leur action, n’ont presque aucune aide. Celles qui sont dans des chemins de transformation exigeants, qui bougent, vont certes en bénéficier à terme. Mais au démarrage, vu les changements drastiques que cela suppose, et qui peuvent susciter des interrogations de la part des salariés et des actionnaires, ces entreprises doivent être soutenues.

TG : 2022, année de Présidence Française de l’Union Européenne et de la Présidentielle. Quels sont vos enjeux et objectifs ?

CN : Notre premier enjeu : faire en sorte que les sujets écologiques et sociaux, et notamment sur l’économie, prennent une place centrale dans les débats. Nous souhaitons que l’on se demande quel modèle économique va nous permettre d’affronter les prochaines années dans de bonnes conditions. Faire en sorte que ces sujets puissent passer le mur du son : poser la possibilité d’un autre modèle économique – avec un meilleur partage de la valeur et du pouvoir dans l’entreprise ; se demander comment on soutient les entreprises pour se transformer, comment cela créer de l’emploi différent, de l’emploi plus inclusif ; comment remettre la question de la justice, de l’inclusion et du climat dans l’économie. 

Nous avons un message intéressant, un message d’entrepreneurs, de chefs d’entreprises (de 2 à des milliers de salariés), qui ne sont ni des activistes, ni des associations caritatives, et qui disent « bien sûr que c’est possible. C’est même simple. Il suffit d’avoir le bon tableau de bord et de changer les règles de la compétitivité actuelle ». Aujourd’hui on est compétitif quand on a le prix le plus bas. Le prix le plus bas c’est la prime au vice. C’est la prime à des gens mal-payés, c’est la prime à ne pas réinvestir sur des enjeux d’avenir. Notre question c’est comment on peut faire de la compétitivité autrement, en repensant la fiscalité et l’accès à la commande publique suivant les engagements de l’entreprise, qui sont des engagements pour le bien commun.

Notre enjeu c’est vraiment la compétitivité écologique et sociale, remplacer la prime au vice par la prime à la vertu, la prime à intégrer les enjeux environnementaux, les enjeux sociaux.

TG : Finalement, alors que le débat porte sur une dialectique croissance sans limite ou décroissance, vous apportez une troisième voie ?

CN : Nous ne sommes pas du tout pour ce débat, on pense qu’il fait perdre du temps à tout le monde. Le débat c’est : sur quoi se font la compétitivité et la performance ? Pour nous la seule manière de les repenser – et ce n’est pas compliqué-, c’est de positionner des enjeux, des engagements, des objectifs.

C’est aussi le sens de notre mobilisation au niveau européen. On promeut une loi Pacte européenne qui pourrait être une Loi « Impact » européenne, pour qu’il puisse y avoir des cadres, une vision universelle de l’engagement, pour que les entreprises engagées soient soutenues et qu’il y ait une vraie compétitivité écologique et sociale à l’échelle européenne.

Emilie Thiry
Emilie Thiry
Ex publicitaire reconvertie dans la communication corporate en 2011, puis dans la politique en 2015, Emilie est depuis juillet 2020 en charge du consulting et de la diversification des offres d’INfluencia. Elle dirige à ce titre The Good, la plateforme dédiée à la transformation écologique, sociale et solidaire des entreprises et des marques. Elle anime également un séminaire sur le monde de la communication en Master 2 Conseil éditorial à Sorbonne Université. Emilie est diplomée de l’IEP de Strasbourg et ancienne élève du CELSA.

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