La notion d’esclave énergétique va changer votre vision du monde

Convertir en temps de travail humain l’énergie nécessaire à notre mode de vie. Réaliser que pour manger de la viande, faire rouler sa voiture et prendre l’avion, un Français a besoin de 150 à 200 esclaves fictifs chaque année. Bienvenu dans le monde de l’esclavage énergétique, une façon diaboliquement habile de mesurer notre dépendance aux énergies fossiles. Et de s’apercevoir que nous sommes à des années-lumières de la sobriété.

Il n’y a pas meilleure explication du concept d’esclave énergétique que cette vidéo d’un cycliste olympique en train de pédaler comme un forcené pour griller une modeste tranche de pain. Robert Förstemann est champion du monde, il a des cuisses de titan et malgré tout, il peine à alimenter en énergie musculaire un modeste grille-pain domestique. Il faut dire que l’appareil exige de pédaler à 50 km/h avec une inclinaison terrain de 40°, l’équivalent de la butte Montmartre. Le cycliste parviendra à griller la tranche, mais finira à terre, hors d’haleine. La vidéo termine en précisant que s’il faut un Robert pour griller du pain, il en faut 180 pour propulser une voiture et 43 000 pour faire voler un avion. De quoi nous rappeler le caractère littéralement hors-sol de notre modernité.

La Citroën « deux chevaux »

Au XIXe siècle, la révolution thermo-industrielle née du charbon redéfinit les notions d’énergie et de travail. L’énergie n’est plus seulement issue des humains, des animaux ou des sources renouvelables, elle est également fossile. Une énergie géologique dont la puissance est inédite dans l’histoire de l’humanité : un bloc de charbon dépasse largement la force musculaire d’un homme, une canette de pétrole bien davantage encore. Les concepts de manpower, c’est-à-dire la puissance fournie par un humain, ou de puissance en chevaux des voitures – à l’image de la Citroën 2 CV – illustrent cette idée d’une mesure comparative de l’énergie. En 1940, le terme energy slave apparaît dans la plume du philosophe américain Richard Buckminster Fuller. L’écrivain parvient à calculer le rendement musculaire d’un esclave humain fictif, et à le comparer à celui des minerais utilisés dans l’industrie. Il estime ainsi que pour deux milliards d’habitants, il y a 36 milliards d’esclaves énergétiques, soit 17 par habitant. En 1950, il revoit ses calculs et monte à 38 esclaves par personne. Mais ces derniers sont inéquitablement répartis, les Etats-Unis en possédant à eux seuls la moitié. Une étude a d’ailleurs calculé qu’en 1940, un Américain utilisait déjà 153 esclaves pour soutenir son mode de vie. Un chiffre qui est monté à 400 esclaves en 1972 selon un pré-rapport des Nations Unies.

100W humain, l’équivalent d’une ampoule

En 2001, des scientifiques suisses définissent l’esclave énergétique comme « une unité de mesure qui permet de mieux comprendre et d’évaluer les conséquences de nos choix de vie.» Ils rappellent qu’un esclave énergétique travaille 24h sur 24 et qu’il dégage une puissance moyenne de 100W, soit 875 kWh/an. En France, Jean-Marc Jancovici a calculé que nous avions à notre disposition 150 esclaves en moyenne, avec une forte disparité entre les ultra-riches – très émetteurs de CO2 – et les plus défavorisés. Les plus gros postes de dépense énergétique s’avèrent être dans le résidentiel tertiaire (chauffage, électroménager, numérique), les transports (avion, voiture) et l’industrie (acier, ciment, plastique, etc.). Les avantages ont été considérables pour notre civilisation. Selon Jean-Marc Jancovici, un conducteur d’engin de chantier est 100 fois plus efficace qu’un mineur muni de sa pelle et sa pioche. De la même manière, une modeste Twingo tracte autant qu’une grosse centaine de cyclistes de compétition en plein effort. Problème, les combustibles réchauffent le climat et dégradent les conditions de vie des pays pauvres.

La machine a remplacé l’esclave

Selon Jean-Marc Jancovici et l’économiste Alain Grandjean, le terme d’esclave énergétique est particulièrement approprié en ce que les machines modernes accomplissent le travail que réalisaient avant les asservis, de la lessive à la cuisine, du transport au divertissement. Plusieurs historiens soulignent d’ailleurs la façon dont les hydrocarbures ont rendu moins nécessaire le recours au travail forcé, le charbon et le pétrole étant infiniment plus efficaces qu’un serf. La question est donc de savoir si l’industrialisation des énergies fossiles a été le levier historique qui a mis fin à l’esclavage. Répondre par la positive reviendrait à ignorer le rôle déterminant des religions dans la lutte pour l’abolitionnisme, mais aussi le poids des classes populaires qui ont pu exprimer leur identification aux esclaves lors des prémices démocratiques de la fin du XVIIIe siècle.

Romain Salas
Journaliste. Après une licence de droit à la Sorbonne et un master en médias et communication au CELSA, Romain tombe dans les charmes du journalisme et de l'écriture. Avec un tropisme fort pour l’écologie et la justice sociale, il imprègne dans ses choix éditoriaux un parfum d'engagement à la mesure des urgences de notre temps.

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