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    Shift Your Job : un « pôle emploi du climat » collaboratif qui cartonne

    Face à la crise climatique et à la nécessité d’engager des plans de reconversion écologique massifs, la plateforme française Shift Your Job recense les entreprises et associations engagées dans la transition carbone. Une aubaine pour celles et ceux dont le métier ne fait plus sens en ce contexte de crise sanitaire. Éclairage avec Ariane Phélizot, initiatrice du projet.

    Que vous soyez ingénieur, commercial, informaticien ou communicant, il y a de fortes chances pour que votre entreprise ne contribue pas encore à la transition carbone. Cela peut être dû à des émissions de gaz à effet de serre trop hautes, à des investissements publicitaires climaticides ou à des activités commerciales dégradant la biodiversité (bien que la conséquence ne soit pas directement climatique). Bref, les facteurs sont multiples et le souhait de trouver un emploi plus en accord avec ses principes est croissant. À plus forte raison que la crise sanitaire est venue questionner le caractère non essentiel de nos métiers ainsi que l’intérêt tout relatif de travailler à distance sans le chaleureux bénéfice du lien social. Or, dans cet océan d’incertitudes et ce besoin de renouveau est apparue début décembre la plateforme Shift Your Job. Un site internet intégralement conçu par les bénévoles de l’association Les Shifters, un réseau qui appuie et diffuse les travaux de décarbonation de l’économie du think tank The Shift Project dont nous avions déjà parlé ici. Et parmi l’aide qu’apporte l’association au défi de la transition carbone, le site Shift Your Job dont la mission est d’articuler emploi et climat en listant les entreprises qui sont engagées directement ou indirectement dans la transition énergétique.

    « Notre budget de départ était d’une grosse centaine d’euros »

    Le projet est à l’initiative d’Ariane Phélizot, bénévole aux Shifters. « Je bossais depuis fin 2019 sur une carte mentale qui pourrait concilier climat et emploi. Ça a vite intéressé des conférenciers du Shift Project. L’idée m’est alors venue de faire une cartographie détaillée des secteurs et des organisations en faveur de la transition carbone ». Pour réaliser ce travail, pas d’argent, mais une équipe motivée. « En mars 2020, une cinquantaine de bénévoles ont travaillé sur le projet. C’était nécessaire pour qu’on puisse proposer un nombre satisfaisant d’organisations référencées sur le site ». Résultat, une plateforme ergonomique, léchée et indépendante qui n’est financée ni par l’État ni par des entreprises privées. « Nous n’avons pas les moyens financiers du Shift Project, mais on a des talents en interne qui se sont chargés de concevoir une belle expérience utilisateur et un joli design ». Et c’est justement l’absence totale de financement qui frappe au regard de la qualité du projet et de la plateforme. « Notre budget de départ était d’une grosse centaine d’euros de sorte que sur 2020, la création et l’alimentation de Shift Your Job nous a coûté 150€, de quoi payer le nom de domaine ». Cela dit, Ariane Phélizot précise « qu’en terme d’investissement humain, c’était beaucoup de temps et de travail ».

    « Chacun peut demander l’ajout d’une organisation, un peu à la manière de Wikipedia »

    Un travail acharné à la hauteur du succès. « Plus de 80 000 visites ont été répertoriées depuis décembre, principalement des étudiants et des professionnels qui souhaitent se reconvertir » souligne celle qui pilote Shift Your Job. La plateforme recense déjà plus de 1 200 organisations, dont les 2/3 sont des entreprises et le dernier tiers des associations. Or, pour chaque organisation, il y a une description de l’activité, de la structure, de la localisation, des effectifs et des métiers représentés. Il y a douze secteurs d’activité et plus de 300 sous-secteurs afin de pouvoir filtrer selon les besoins. « Une des forces de notre plateforme, c’est aussi sa collaborativité : chacun peut demander l’ajout d’une organisation, en modifier ou étoffer la description, un peu à la manière de Wikipédia ». Une dimension participative vitale pour alimenter une plateforme qui repose principalement sur du bénévolat. « Cela dit, aucune entreprise ne peut être ajoutée par le fait d’une seule personne. Il faut l’aval d’un second contributeur. Notre intention est d’être le plus transparent possible » insiste Ia bénévole.

    « On a vite été sollicités pour publier des offres sur le site internet »

    Pour l’instant, Shift Your Job se limite au référencement d’entreprises en faveur de la transition carbone sans préciser lesquelles recrutent. Les bénévoles préfèrent dans un premier temps se consacrer à l’examen et à la vérification des nombreuses contributions extérieures. « On a vite été sollicités pour publier des offres sur le site internet. Mais notre travail principal consiste pour le moment à valider les contributions, ce qui prend du temps. Par ailleurs, avoir des offres d’emploi est intéressant si on en a suffisamment. Il faut d’abord que les entreprises nous découvrent » insiste Ariane Phélizot. Cela dit, en attendant cette notoriété, l’équipe communique d’ores et déjà des offres d’emploi sur sa page Linkedin. Un premier pas avant de devenir un véritable Pôle Emploi du climat.

    « On regarde si l’entreprise a des activités conciliables avec un monde à +2°C »

    Pour l’instant, le seul critère de sélection des entreprises est climatique, c’est-à-dire son taux d’émission de gaz à effet de serre. « On se fie aux émissions de l’activité principale de l’entreprise et on regarde si c’est conciliable avec un monde à +2°C ». N’ayant pas les moyens pour auditer les entreprises, Shift Your Job se base sur les déclarations publiques de ces dernières. « Notre but est de vérifier si l’activité de l’organisation rentre dans l’un des 6 leviers d’impacts nécessaires pour décarboner l’économie ». À savoir la sobriété, l’efficacité énergétique, la décarbonation de l’énergie, le stockage de CO2, l’adaptation au changement et le soutien à la transition. « Cette méthodologie fait qu’une boîte fortement émettrice qui s’est engagée dans des plans de réduction, mais dont les conséquences ne sont pas encore mesurables, ne sera pas sélectionnée. À l’inverse, une entreprise dans le tourisme qui propose des voyages via le train en France plutôt qu’en avion au Costa Rica sera présente » souligne Ariane Phélizot. Cela dit, l’initiatrice du projet sait pertinemment que le critère carbone est à lui seul insuffisant. « L’idée d’un critère social me semble indispensable dans le monde de transition qu’on envisage. Mais on a aussi en tête l’élaboration de critères qui prennent en compte la biodiversité, la pollution, les ressources en eau… On a commencé par le carbone car c’est ce sur quoi travaille le Shift Project depuis 10 ans » détaille la bénévole des Shifters.

    Jobs that makesense, le Shift Your Job de l’économie sociale et solidaire

    Questionnée sur les « Pôle Emploi » alternatifs, Ariane Phélizot mentionne d’emblée Jobs that make sense, une plateforme lancée par makesense, une association française qui promeut l’entrepreneuriat social auprès du grand public et des professionnels. « On connaît bien les créateurs de Jobs that makesense. Ils ont relayé notre initiative d’ailleurs ». Mais contrairement à Shift Your Job, Jobs that makesense propose des offres d’emploi sur son site internet, le tout avec une logique d’économie sociale et solidaire forte. L’idée est de proposer des « missions à fort impact » et d’aider les entrepreneurs sociaux à monter leur projet. Sur des considérations plus écologiques, il existe également le site internet L’Imparable dont le but est d’orienter les ingénieurs vers des missions porteuses de sens et à impact environnemental positif. On note également la présence du guide « Pour un réveil écologique » qui aiguise notre sens critique et protège les chercheurs d’emplois du greenwashing. Un florilège d’initiatives sociales et écologiques qui sont tout autant d’indicateurs d’un changement de mentalité. 

    Romain Salas
    Journaliste. Après une licence de droit à la Sorbonne et un master en médias et communication au CELSA, Romain tombe dans les charmes du journalisme et de l'écriture. Avec un tropisme fort pour l’écologie et la justice sociale, il imprègne dans ses choix éditoriaux un parfum d'engagement à la mesure des urgences de notre temps.

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