10/02/2026

Temps de lecture : 4 min

« Remettons l’intérêt général au cœur de nos vies », Elsa Da Costa (Ashoka France)

Après dix ans dans de grands groupes puis une expérience entrepreneuriale, Elsa Da Costa, qui est aussi journaliste, dirige depuis 2021 l’association Ashoka France, née en 2004. Elle publie « À nos cœurs vaillants » (Éditions Calmann Lévy), un plaidoyer pour une culture de l’engagement.

The Good : Qu’est-ce qui vous a incitée à prendre la plume ?

Elsa Da Costa : J’ai écrit ce livre pour remettre l’intérêt général au cœur de nos vies, en déployant une culture de l’engagement comme réflexe. La seule définition de l’intérêt général dans les textes n’apparaît qu’à l’article 238-bis du Code des impôts, et ses dimensions institutionnelle et philosophique sont plus que malmenées par le contexte géopolitique actuel. D’ailleurs, depuis quelques années, le Conseil Constitutionnel est de plus en plus souvent saisi pour arbitrer des décisions d’intérêt général, ce qui illustre l’incapacité du politique à les trancher.

Par ailleurs, parler d’engagement évoque immédiatement des figures au destin sacrificiel comme Mère Térésa, Martin Luther King ou Nelson Mandela. Ce qui peut le rendre écrasant et l’empêcher de devenir un mouvement de fond.

Martin Luther King lors de son célèbre discours « I have a dream », prononcé en 1963 devant des milliers de personnes. (Wikimedia Commons)

Enfin, sous couvert de pureté militante, le monde de l’engagement a longtemps stigmatisé les entreprises et rejeté toute alliance. Or, au regard du contexte de contraction des finances et de la nécessité de transformer les modèles économiques, ces deux mondes vont au contraire devoir s’hybrider. Il faut explorer de nouveaux modèles économiques, par exemple sous formes de JV sociales, avec 51% du capital détenu par une association et 49% par une entreprise.

C’est ce que fait le groupe Ares qui crée avec Vinci Construction une entreprise d’insertion qui fournit des prestations de logistique aux chantiers de bâtiments ou, avec Accenture, une entreprise d’insertion dédiée aux métiers du numérique.

L’entreprise est un corps politique et social, dont les salariés, en quête de sens, veulent être sûrs d’être au bon endroit.

The Good : Quel rôle jouent les entreprises dans le fonctionnement d’Ashoka ?

Elsa Da Costa : La mission d’Ashoka, fondé en 1981 par l’ancien membre de l’administration du Président Carter Bill Drayton, est de déployer une culture de l’engagement, notamment par l’entrepreneuriat social. Nous identifions et soutenons à vie des femmes et des hommes qui s’attaquent aux problèmes sociaux. Ils sont aujourd’hui 90 en France et 4000 dans les 93 pays où Ashoka est implanté.

Chaque « fellow Ashoka » reçoit jusqu’à 100 000 euros sur trois ans, pour se consacrer à 100% à son projet sans devoir exercer une activité alimentaire à côté. Et chacun se voit proposer un CODAC (COmité D’ACcompagnement) à vie, composé de deux ou trois mentors de la communauté Ashoka. En France, nous avons la chance d’en compter 40, pour l’essentiel d’anciens cadres dirigeants ou chefs d’entreprise qui font bénéficier les fellows de leur expérience de dirigeants en entreprises dans une logique de « give back ».

Plusieurs entreprises nous offrent des heures d’accompagnement : le cabinet d’avocats Latham & Wakins, partenaire depuis les débuts d’Ashoka en France il y a 20 ans, le cabinet de cooaching Turningpoint, Goodwill Management, qui propose gracieusement de mesures d’impact, Arcturus, spécialiste du plaidoyer…

Nous nouons aussi des partenariats hybrides pour permettre aux salariés des entreprises de s’engager comme mentors ou de contribuer à la co-création de services au sein de leur structure. Par exemple, le réseau Eco-habitat a travaillé sur la grande précarité avec EDF, pour aider l’entreprise à identifier précisément cette population. Ces travaux ont permis d’obtenir du gouvernement une enveloppe pour traiter ce sujet. Désormais, EDF développe chaque année un partenariat avec un nouveau fellow. Nous venons aussi de signer une convention avec le fonds pour le progrès humain créé par Axa visant à transformer l’éducation, dans le cadre d’un programme sur trois ans dans neuf pays.

Les entrepreneurs sociaux transforment la société, construisent un nouveau monde, sont des innovateurs de politiques publiques. C’est là qu’est née par exemple l’idée du service civique avec Marie Trellu Kane pour Unis Cités, l’entreprenariat dans les quartiers avec Moussa Camara, l’indice de réparabilité avec Laetitia Vasseur de Ho, la collecte des données permettant l’élaboration du nutri-score avec Stéphane Gigandet d’Open Food Facts, etc.

The Good : Votre livre se veut programmatique, quelles sont vos principales propositions ?

Elsa Da Costa : J’en propose 28, prêtes à l’emploi, articulées autour de 5 leviers que je résume par l’acronyme J.U.S.T.E : Jalonner (par la loi) ; Unir (les modèles économiques) ; Sensibiliser (par l’éducation) ; Transmettre (par les récits) et Émanciper (par la technologie).

Parmi les plus emblématiques, une loi Coluche 2. Sachant qu’un tiers des associations n’a pas plus de trois mois de trésorerie en raison notamment d’un accès toujours plus difficile à la commande publique et des délais de versement des financements de l’État, elles auraient grand besoin d’engagements pluriannuels.

Je propose donc que les dons sur des durées d’au moins trois ans bénéficient d’un avantage fiscal plus important.

Dans un autre registre, les jeunes qui s’investissent dans certaines activités bénévoles, comme les délégués de classe, s’engagent sur leur temps libre, alors qu’ils pourraient bénéficier d’un aménagement de leur emploi du temps au même titre que l’excellence sportive ou culturelle qui en jouissent déjà.

De même, ceux qui travaillent bénévolement dans des associations de premier plan pendant des années devraient pouvoir les valoriser sous la forme de trimestres associatifs, comme les femmes ayant eu des enfants.

Une autre de mes propositions, actuellement à l’étude, vise à rembourser les frais de scolarité ou à compenser la différence de salaire à l’embauche entre un job standard et un autre au service de l’intérêt général dans une association pour inciter plus de jeunes à faire ce choix. Ceux qui s’y engageraient pour au moins trois ans bénéficieraient de cette aide.

Dans le cadre de l’éducation à l’information, essentielle à l’heure de la désinformation, je propose aussi d’étendre la qualité de société à mission aux sociétés d’information. Ce serait réservé aux média comptant un minimum de 25% de journalistes dans leurs effectifs, possédant une société de lecteurs, présentant une diversité de profils reflétant celle de la société française et impliquant une part minimum des salariés dans une politique d’éducation aux médias auprès des jeunes mais aussi dans les entreprises.

L’engagement doit devenir un réflexe, il faut que les choses aient le maximum de sens pour le maximum de gens. Alors que le champ géopolitique se durcit, on observe le développement d’un mouvement de fond citoyen qui contribue à remettre du sens. Et pas seulement pour être du côté des gentils, mais surtout par pragmatisme économique.

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