Pourquoi le « Yuka du carbone » est un casse-tête politique

La Convention pour le climat le réclamait depuis des mois, Macron s’y est finalement engagé. Une app dédiée au score carbone devrait bientôt voir le jour afin d’évaluer l’impact environnemental de nos produits. Mais derrière ce vœu pieux, une myriade de difficultés apparaissent, à commencer par le système de notation. 

 Si certaines propositions de la Convention citoyenne pour le climat ont bénéficié d’une bonne médiatisation (on pense par exemple à l’interdiction de la publicité sur les produits très polluants), d’autres sont longtemps restées sous le radar. C’est le cas de l’obligation d’affichage de l’impact carbone des produits et services dans les commerces et les publicités. La convention réclamait également le développement d’un score carbone sur tous les produits de consommation de services. Alors que la proposition semblait ne pas être jugée prioritaire par l’exécutif, Emmanuel Macron s’est finalement déclaré favorable à un « Yuka du carbone » mi-décembre. Un système de notation semblable au nutri-score de la célèbre app Yuka qui serait capable d’évaluer en un coup de scan les émissions de gaz à effet de serre des biens de consommation. Ironie de l’histoire : sous le tweet du président datant du 14 décembre dernier, Yuka répond qu’il travaille déjà sur « l’impact environnemental des produits alimentaires ».

Méthode de calcul et récolte des données : un chantier vertigineux 

Premier problème et non des moindres, le calcul et la notation des produits. La méthode doit être « fiable scientifiquement » souligne la convention, afin de « prendre en compte l’entièreté du cycle de vie d’un produit ou d’un service et intégrer les émissions directes et indirectes ». Pour ce faire, chaque étape de la vie d’un produit doit être évaluée, de l’extraction des matières premières à leur acheminement, en passant par leur transformation, la fabrication, le stockage, le transport, la distribution, la consommation et le traitement une fois le produit envoyé à la poubelle ou au recyclage. Un cycle de production mondialisé dont la complexité révèle les rouages industrialisés de la société de consommation. En l’espèce, obtenir une photographie écologique précise des objets de notre monde relève du casse-tête chinois. À plus forte raison que la juste notation carbone d’un produit nécessite des données fiables et accessibles. Or, les produits importés n’affichent pas toujours les données nécessaires au calcul d’un score environnemental. Les normes chinoises ou américaines en matière de transparence carbone ne sont pas les mêmes que celles de l’Europe, rendant le calcul potentiellement inopérant si une coopération internationale n’est pas engagée.

Karbon, Greenly, Carbo… les applications d’éco-score existent déjà

Au-delà des freins à la création d’un « Yuka du carbone », c’est aussi l’existence de nombreuses apps dédiées à ces questions qui rend surprenante la déclaration du chef de l’Etat. En effet, plusieurs applications d’éco-score ont déjà fleuri dans les bibliothèques numériques de nos smartphones. Karbon par exemple, une entreprise lilloise qui se fonde sur les données d’Agribalyse, Open Food Facts et Ethic Ocean pour calculer l’empreinte écologique de produits (carbone, emballage, respect des océans, déforestation…). Mais aussi Greenly qui calcule le coût écologique des achats en se synchronisant sur les relevés bancaires. L’app se base notamment sur les données de l’ADEME (Agence de la transition écologique) et des rapports RSE des grandes entreprises. Ou encore l’application Carbo qui mobilise les mêmes critères que Greenly en y ajoutant le caractère bio ou non du commerce visité ainsi que les préférences alimentaires des utilisateurs (végétarien, vegan…). Mais d’après la convention, toutes ces tentatives de notation environnementale « souffrent de difficultés de généralisation et de mise en œuvre de leur mode de calcul ainsi que de freins quant à la récolte des données ». 

Le calcul par « cycle de vie » favorise l’agriculture intensive

Les éleveurs et associations écologistes ont également exprimé leurs craintes quant à un système de calcul trop avantageux pour l’agriculture intensive. Ces derniers tirent la sonnette d’alarme quant aux « incohérences de systèmes d’évaluation environnementaux incomplets », ciblant notamment les banques de données publiques comme Agribalyse qu’utilisent d’ores et déjà la plupart des apps de notation carbone. Ces opérateurs proposeraient une méthode d’analyse du cycle de vie qui « pénalise très fortement les produits issus d’élevages herbages ou de l’agriculture biologique ». La raison : le concept même d’analyse du cycle de vie d’un bien est né du secteur industriel, lequel bénéficie de cycles de production plus courts que l’agriculture traditionnelle. Un biais majeur selon Interbev, filière d’élevage qui affirme qu’avec le système actuel, « une viande issue de parcs d’engraissement intensifs américains affiche un meilleur score environnemental qu’une viande issue de bovins pâturant sur de grandes surfaces de prairie qui stockent du carbone et protègent la biodiversité ». La méthode de calcul par cycle de vie ne prend ainsi pas en compte les services écosystémiques rendus par l’élevage plus éthique, de l’entretien des prairies par les animaux ou stockage de CO2. Autant de considérations qui soulignent l’incomplétude du système de notation actuel. Pour créer un véritable « Yuka du carbone » et sortir de ce casse-tête politique, une réflexion collective doit donc être engagée. Nul ne sait si l’exécutif se pliera à l’exercice, mais « le travail prendra des mois », a prévenu Matignon.

Romain Salas
Journaliste. Après une licence de droit à la Sorbonne et un master en médias et communication au CELSA, Romain tombe dans les charmes du journalisme et de l'écriture. Avec un tropisme fort pour l’écologie et la justice sociale, il imprègne dans ses choix éditoriaux un parfum d'engagement à la mesure des urgences de notre temps.

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