More

    Fabrice Bonnifet, C3D : « Il faut arrêter de considérer les ressources naturelles comme des actifs gratuits »

    Comment mettre sur un pied d’égalité le capital financier, le capital humain et le capital naturel ? L’adoption d’une nouvelle norme comptable en triple capital est-elle notre planche de salut pour sortir de la crise ? Pour explorer ces nouvelles pistes d’outils, le C3D décrypte pour les entreprises les avantages d’une comptabilité en triple capital et le rôle de l’entreprise contributive. En questionnant la notion de valeur étendue, The Good rencontre Fabrice Bonnifet Président du C3D (Collège des Directeurs du Développement durable). 

    Pour passer rapidement de la parole aux actes le C3D (Collège des Directeurs du Développement Durable) propose désormais un podcast tous les mois, « Le Sens & l’Action » pour donner la parole à ceux qui font bouger les lignes. Explications avec Fabrice Bonnifet Président du C3D et Directeur Développement Durable & Qualité, Sécurité, Environnement du Groupe Bouygues. Comme il le dit si bien : « on ne fait pas mûrir une tomate avec un chalumeau ! ». 

    The Good : Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est le C3D et son action ?

    Fabrice Bonnifet : Le C3D est une association de professionnels de la RSE et du développement durable qui anime et coordonne les démarches de développement durable. Nous sommes constitués de 180 entreprises (1/3 groupes cotés, 1/3 ETI, 1/3 PME) qui s’échangent des bonnes pratiques pour trouver des solutions qui fonctionnent. Notre mission principale est d’accompagner les entreprises dans la transformation de leur modèle d’affaires pour aller vers des modèles plus soutenables et plus durables qui prennent en compte les externalités environnementales négatives produites par les entreprises.

    The Good : Pouvez-vous nous expliquer précisément ce qu’est la valeur étendue d’une entreprise ?

    F.B. : La valeur étendue est de s’assurer qu’on ne détruit pas de valeur en créant de la valeur : détruire de la valeur au sens social veut dire l’utilisation de dumping social pour maximiser les profits en exploitant toujours plus la misère humaine. Mais détruire de la valeur veut dire aussi abîmer de plus en plus les écosystèmes et en surexploitant les ressources naturelles. On sait très bien que si on continue à ce rythme de pollution là, il n’y aura pas de business pérenne dans une planète transformée en étuve. On appelle à ce que l’entreprise ne produise plus d’externalités négatives. C’est possible mais cela nécessite de tout changer et que l’on prenne en compte cette notion de préservation de l’environnement pour ne plus détruire de vivant indispensable à la maintenabilité des écosystèmes.

    The Good : Croyez-vous à la mise en place d’une comptabilité en triple capital ?

    F.B. : Au C3D, on y croit à fond et c’est la seule façon de faire. Si on veut arrêter de produire en détruisant le vivant, il faut arrêter de considérer les ressources naturelles comme des actifs gratuits et mettre au passif du bilan les provisions des investissements qui vont être nécessaire pour régénérer le vivant et faire en sorte que les ressources naturelles puissent se renouveler à la bonne vitesse. Quand vous ne mettez pas de prix à une ressource, vous l’exploitez sans vergogne car aucune instance vous envoie une facture ! Cette comptabilité à triple capital n’est pas une option, c’est une obligation. On espère que le régulateur tôt ou tard l’imposera.

    Mais comme la régulation est toujours un peu la voiture balai du système, il va être nécessaire d’avoir des entreprises pionnières qui vont choisir de la mettre en place avant même que cela soit une obligation pour avoir enfin la vérité de la performance. Aujourd’hui c’est très facile de gagner de l’argent en surexploitant la nature, c’est beaucoup plus compliqué de le faire en intégrant au passif du bilan les sommes nécessaires pour la préserver. 

    The Good : EY a lancé récemment un outil de comptabilité intégrée. Quels sont les outils que vous recommanderiez d’utiliser pour mettre en place la comptabilité en triple capital ?

    F.B. : Les outils sont balbutiants aujourd’hui, mais il y a quand même des initiatives comme par exemple les travaux académiques du professeur Jacques Richard et Alexandre Rambaud avec la méthode CARE* qui propose une méthodologie qui prend en compte ce sujet. 

    Au C3D nous avons lancé un groupe de travail pour regarder quels sont les avantages et les inconvénients des différentes méthodes proposées, de manière à offrir à nos membres un vade-mecum des outils existants. Nous souhaitons une convergence vers une seule méthodologie comme il y a une seule méthode comptable financière. Mais la comptabilité triple capital est plus complexe que la comptabilité classique car elle nécessite de valoriser de l’immatériel qui est moins facilement quantifiable que des euros. Il vaut mieux une comptabilité en triple capital approximative que pas de comptabilité en triple capital du tout. Le C3D se prononcera dans les prochains mois sur l’approche la plus rationnelle et la plus robuste. 

    The Good : Le C3D va-t-il développer un outil propriétaire pour la comptabilité à triple capital ?

    F.B. : Le C3D n’a pas pour vocation d’être éditeur de normes mais plutôt d’être comme un” 50 Millions de Consommateurs” qui teste plusieurs méthodes et donne son avis. On veut être des utilisateurs de la méthode pour en tirer les enseignements sur l’appréciation de la performance globale. Le temps est venu d’arrêter de se mentir à soi-même et de considérer la planète comme un puit sans fonds capable de digérer nos exagérations en termes de consommation de ressources pour nous resynchroniser avec ce que la planète est capable de produire sinon on n’y arrivera pas. 

    The Good : Comment le C3D compte valoriser les entreprises contributives et pénaliser les entreprises de la prédation ? 

    F.B. : Il faut bien comprendre qu’aujourd’hui 99% des entreprises sont prédatrices. Le modèle économique mondial est basé sur une croissance infinie il faut le déplorer. Ce système est très égoïste car il impacte la vie des générations futures.

    L’objectif n’est pas de faire un procès de ce modèle de développement dont on a tous profité d’une manière ou d’une autre mais il faut simplement être objectif et considérer que ce modèle n’est pas soutenable et pas durable. Les événements climatiques et l’effondrement de la biodiversité montrent que si on continue comme ça on court à la catastrophe. La responsabilité morale des entreprises est de savoir comment on continue de créer de la valeur mais en ayant zéro impact négatif. Certaines entreprises contributives arrivent à gagner de l’argent dans tous les secteurs : par exemple Interface  fabrique des dalles de moquette à zéro impact depuis 1995, un pionnier; 1083 produit des jeans recyclés consignés et recyclables à l’infini, la MAIF réinvente le métier d’assureur de façon responsable. La principale caractéristique d’une entreprise contributive est de vendre uniquement l’usage du produit et pas le produit lui-même. En faisant durer le produit le plus longtemps possible l’entreprise contributive augmente ses marges.

    The Good : Comment selon vous peut-on rendre la RSE moins punitive et plus participative ? Faut-il croire à une RSE augmentée ?

    F.B. : La RSE de conformité est nécessaire. Il n’y a pas de débat car il faut respecter la loi mais cette RSE est plutôt défensive et pas vraiment créatrice de valeur. La loi des Hommes n’est pas suffisante pour protéger le vivant et pour prendre en compte la dépréciation des ressources et les changements climatiques. Une entreprise contributive et véritablement responsable est une entreprise qui doit aller au-delà des obligations légales notamment en faisant évoluer le modèle économique de l’entreprise. La technologie ne permettra pas de régler tous ces problèmes. Par exemple le bilan carbone d’un français est de 12 tonnes de Co2 par an et va devoir passer à 2 tonnes par an bien avant 2050 si on veut respecter ce que disent les scientifiques. Le mode de vie à 12 tonnes de Co2 n’est pas le même qu’à 2 tonnes. Certains vont trouver cela punitif de ne plus rouler en 4X4 en ville, ne plus prendre l’avion 3 fois par semaine et ne plus manger des côtes de bœuf tous les jours. La RSE nouvelle génération c’est le nouveau narratif de la vie à 2 tonnes : vivre moins vite, être plus solidaire, partager plus, consommer moins ne sont pas incompatibles avec le bonheur humain. On est engagé dans le toboggan de la décroissance des flux physiques carbonés. Un nouveau modèle de croissance est à réinventer moins basée sur la croissance matérielle.

    The Good : Quel conseil donneriez-vous à une entreprise pour passer à l’action et accélérer sa stratégie RSE avec des résultats mesurables ? 

    F.B. :  Il y a trois choses à faire :

    • Commencer par se former et passer du temps à comprendre les mécanismes du changement climatique et le rôle du vivant via des podcast ou les cours en ligne comme ceux de Jancovici. Le C3D va d’ailleurs sortir un Mooc en janvier 2021 pour expliquer comment mettre en place le concept d’entreprise contributive.
    • Travailler sur la reconfiguration de son modèle d’affaire. Identifier ses impacts avec les méthodes disponibles.
    • Changer le système comptable et le système d’innovation et de management.
    Laurent Lafite
    Expert en transformation digitale et environnementale depuis 20 ans. Spécialiste du marketing de rupture, des GreenTech et du développement durable, il est le fondateur de TransfoGreen et accompagne les entreprises dans leur transformation RSE.

    Dernières publications

    Numérique écologique : une transition du digital s’impose

    En 2020, le numérique est responsable de 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (plus fort que le transport aérien et ses 2%). La forte augmentation des usages avec 10 milliards de mails (0,2g de Co2/mail) échangés par heure et l’explosion du streaming vidéo (300 millions de tonnes de Co2 dans le monde) laisse présager un doublement de cette empreinte carbone d'ici 2025. Comment aider les entreprises à aller vers plus de sobriété numérique face à un télétravail qui explose ? Faut-il arrêter d’envoyer des emails ? Doit-on favoriser le reconditionnement ? Faut-il revoir notre façon de concevoir nos sites internet ? Interview croisée avec Inès Leonarduzzi, Présidente de Digital for the Planet, et Hélène Sagné, Présidente de Digital Green.

    2021 : après les voeux, parlons des enjeux

    Dans la poursuite d’une démarche d’accompagnement des marques et entreprises vers un horizon plus vert, The Good a réfléchi aux enjeux que l’année semble leur réserver. Actrices du changement au même titre que les institutions dirigeantes officielles de notre société, elles ne sont plus seulement “encouragées” au virage vert dans l’idée de garder la cote auprès d’un public citoyen engagé et soucieux de l’environnement, mais bien sommées d’y prendre part sous peine de lourdes représailles. Coup d'œil sur un programme du Good à sens unique.

    Les crypto-monnaies locales, une solution pour revitaliser les territoires ?

    Et si les monnaies locales reprenaient les principes des crypto-monnaies pour accélérer leur développement ? En Suisse, le Léman, la monnaie “complémentaire, locale, citoyenne, durable et solidaire du bassin lémanique transfrontalier” s’est doublée dès 2018 d’un e-Leman, basé sur la blockchain. De quoi inspirer d’autres initiatives ?

    Sébastien Pichot : « Les ressourceries sont un haut lieu de résistance écologique et sociale »

    Sur les 2 milliards de tonnes de déchets produits chaque année dans le monde, 81% d’entre eux sont enfouis, incinérés ou laissés à ciel ouvert. Une brèche dans le mythe du recyclage qui a conduit les ressourceries de France à développer le zéro déchet, la réparation et la valorisation des objets. Résultat, 94% d’entre eux bénéficient d’une seconde vie, créant par la même occasion 27 fois plus d’emplois que la filière du recyclage. Un eldorado écologique et social qui pourrait devenir l’une des pierres angulaires de la transition.

    Emery Jacquillat : « Le renoncement d’aujourd’hui est le profit de demain »

    En 2020, 88 entreprises sont devenues sociétés à mission et 10 000 pourraient faire évoluer leurs statuts d’ici 2025. Nous rencontrons Emery Jacquillat, Président de La Communauté des Entreprises à Mission et PDG de Camif, pour une analyse des résultats du tout premier Observatoire des Sociétés à Mission.