Canicule : des alternatives à la climatisation existent mais exigent une évolution réglementaire et culturelle, et des financements publics
La climatisation a beaucoup fait parler d'elle cet été, canicule oblige. Si les climatiseurs ne sont pas le diable écologique en France, pour cause d'énergie électrique décarbonée, ils ne sont pas sans effet non plus. Et surtout, la polémique occulte d'autres pistes.
Canicules à répétition, sécheresses inédites, incendies dévastateurs pour la faune et la flore. Et surtout, 7300 morts en excès, selon un décompte de Santé publique France arrêté au 22 juillet (alors que la dernière vague de chaleur, de plus de trois semaines, a sévi jusqu’au 19 août).
Ce bilan provisoire de l’été 2026 vient confirmer brutalement le constat du Haut Conseil pour le Climat (HCC) dans son dernier rapport annuel publié en juillet.
« L’adaptation mise en œuvre actuellement en France est insuffisante pour contenir l’augmentation rapide des risques climatiques. »
Dès la première canicule de juin, un sujet en particulier a cristallisé les polémiques : les bâtiments, notamment les logements, et en particulier les plus précaires. D’ailleurs, une majorité des décès « en excès » sont survenus à domicile, selon le ministère de la Santé. Les « bouilloires thermiques » ont remplacé les « passoires thermiques » dans le débat public.
Ces logements deviennent suffocants par grande chaleur parce qu’ils sont mal isolés, mal ventilés (surtout s’ils ne sont pas traversants), situés sous les toits, parce qu’ils n’ont pas de volets…Il s’agit en majorité d’habitations occupées par des populations modestes, voire précaires. C’est-à-dire, les moins susceptibles de s’équiper en climatisation, qui outre l’investissement de départ, fait rapidement flamber les factures d’électricité…
190 000 vies par an sauvées par la climatisation
Pourtant, honnie par les uns ou digne d’un grand plan national pour d’autres, cette piste a alimenté l’essentiel des débats de l’été.
Contrairement à certaines caricatures, elle n’est pas rejetée en bloc par les experts es climat. Selon une étude de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) de 2023, les climatiseurs ont sauvé 190 000 vies chaque année dans le monde entre 2019 et 2021.
Le GIEC lui-même anticipe leur développement dans son sixième rapport de mars 2023, tout en leur préférant une conception bioclimatique des bâtiments (espaces végétalisés, volets, ombrages, ventilation naturelle…)
Des solutions partagées par le HCC en France, qui reconnaît la nécessité d’équiper hôpitaux, Ehpad, crèches, établissements scolaires et universitaires, mais préconise des dispositifs de climatisation fixes plutôt que de la climatisation mobile, et privilégie des pompes à chaleur réversibles ou le raccordement à des réseaux de froid. D’autant plus que climatiser un logement mal isolé est aussi inutile et polluant que de le chauffer en hiver.
Déjà 10% des émissions mondiales de CO2
Car l’impact de la climatisation sur le climat ne doit pas être sous-estimé. En France, où l’électricité est largement décarbonée (même s’il faut remettre en service des centrales à gaz lors des pics de consommation liés justement à la climatisation…), son impact est d’abord lié aux fuites de fluides frigorigènes, au pouvoir réchauffant très supérieur à celui du CO2.
Autre inconvénient de taille : l’air chaud rejeté à l’extérieur des bâtiments climatisés, qui aggrave l’effet de chaleur urbain, en particulier dans les rues étroites. D’après une étude de Météo France et du CNRS après la canicule de 2003 (en pdf v. p. 56), une climatisation massive des immeubles parisiens pourrait augmenter jusqu’à 2,4 degrés la température nocturne extérieure.
Au niveau mondial, l’AIE anticipe un triplement de la consommation électrique d’ici à 2050. Majoritairement produite à partir d’énergies fossiles (notamment en Chine et aux Etats-Unis), elle pourrait accroître la part de la climatisation dans les émissions mondiales, qui pèse déjà 10%.
Une indispensable évolution réglementaire et culturelle
Pour toutes ces raisons, les experts préconisent des solutions plus passives telles que volets ou pare-soleil et ventilation. Et bien sûr, l’isolation des logements. À raison d’un renouvellement du parc immobilier de 1% par an, celle-ci doit donc s’attaquer d’abord au bâti existant.
Outre un déficit de bras et de compétences pour mener à bien ce chantier, ce besoin se heurte à des difficultés de financement des travaux, dues à des temps longs de retour sur investissement et à des aides publiques instables mais en baisse tendancielle.
Une évolution culturelle s’avère aussi nécessaire, notamment chez les Architectes des bâtiments de France (ABF). Garants de la protection du patrimoine, ces derniers refusent encore souvent des projets de pose de volets sur certains bâtiments, d’isolation par l’extérieur ou de « sarking », une isolation thermique de la toiture par rehaussement. C’est notamment le cas à Paris, qui compte un tiers de toits en zinc, de nombreux immeubles haussmanniens et une multitude de bâtiments historiques, donc de périmètres protégés.
Même dans le neuf, la réglementation doit être adaptée pour mieux intégrer le confort d’été, et pas seulement la résistance au froid sur laquelle elle a été bâtie. Ainsi, des protections solaires aux fenêtres, des brasseurs d’air ou le caractère traversant du logement n’ont pas d’impact sur la note du diagnostic de performance énergétique (DPE), alors qu’ils sont essentiels au maintien d’une température supportable lors des vagues de chaleur.
Comme le souligne le HCC, ces solutions d’adaptation sont d’autant plus à privilégier qu’en plus d’être bénéfiques pour la qualité de vie et la santé, elles contribuent à faire reculer la précarité énergétique et créent des emplois non délocalisables.