Ré-élection de Trump, attaques contre la science, le climat et l’inclusion ; réglementations européennes structurantes détricotées ; COP30 incapable d’entériner une sortie des énergies fossiles… Dans un contexte géopolitique plus tendu que jamais, la RSE a subi en 2025 des coups de boutoir de toutes parts.
La France, qui a enregistré plusieurs reculs sur le front de l’écologie (sur l’artificialisation des sols, les zones à faibles émissions ou l’agriculture avec la loi Duplomb), n’échappe pas à ce « backlash » savamment instrumentalisé par certains politiques.
L’année écoulée a vu les budgets des directions RSE rabotés et les cabinets de conseil spécialisés contraints de sabrer dans leurs effectifs. Certains, qui avaient trop misé sur la CSRD et le réglementaire, ont mis la clé sous la porte.
On assiste à une concentration du secteur. Par exemple la solution de pilotage carbone & ESG Sami rejoint le suisse SGS, leader de la certification, tandis que le logiciel ESG Zei acquiert Zelio Impact, spécialiste des analyses de cycle de vie.
Cependant, les restrictions de budget ne sont pas l’apanage des directions RSE. La crise ne frappe pas seulement les cabinets RSE, mais le secteur du conseil dans son ensemble. Pour les acteurs et observateurs, le sujet n’a pas disparu des préoccupations des chefs d’entreprise, mais il prend une forme nouvelle, qui va exiger une bonne dose d’adaptation.
Clients, investisseurs, talents…ont toujours des attentes
Pour Sylvain Boucherand, CEO et directeur conseil Transition écologique des entreprises chez BL évolution, « la phase de surenchère d’engagements RSE de ces trois dernières années est terminée ». Mais l’enquête publiée en décembre par le cabinet montre une volonté de mettre en œuvre ceux qui avaient déjà été pris.
« C’est pour les uns, une question de principe et pour d’autres, un moyen de répondre aux attentes des investisseurs, des banques et des parties prenantes », analyse-t-il. « Ce qu’on a vu sur le terrain tout au long de l’année 2025, c’est une forte montée en puissance des sujets RSE dans les appels d’offres des clients », confirme Sébastien Mandron, administrateur du C3D et directeur RSE de Worldline.
« On sort de la sensibilisation pour entrer dans le dur, les évolutions de modèle économique et de stratégie », Elisabeth Laville, CEO et co-fondatrice du cabinet Utopies.
Pour Hélène Valade, directrice Développement Environnement de LVMH, et présidente de l’Orse (Observatoire de la RSE), « les entreprises ne lâchent rien ». Une affirmation corroborée par l’étude comparative Ecovadis pour le Médiateur des entreprises publiée en octobre, qui place la France en troisième position derrière la Suède et la Finlande pour sa performance RSE.
« Nous n’observons pas de ralentissement sur les sujets RSE chez nos gros clients internationaux, confirme Claire Couturier, directrice RSE Manpower Group France. Ils restent engagés sur la réduction de leurs émissions de CO2 et leurs politiques d’inclusion, qui demeurent des enjeux pour attirer des talents et renforcer sa marque employeur. »
Fini la surenchère des engagements, place à l’impact business
Sur un plan plus opérationnel, les risques liés aux impacts du changement climatique sur le business commencent à être connus. « Identifier et gérer ces risques relève d’une conduite des affaires classique », observe Hélène Valade, directrice Développement Environnement de LVMH, présidente de l’Orse. Elle ajoute : « La RSE est très corrélée au business. Sans doute ce ré-ancrage profond est-il nécessaire après des années où les engagements de certaines entreprises semblaient posés à côté de leur activité ».
Pour Claire Couturier aussi, « Dans le contexte actuel, il nous faut toujours mieux faire la preuve de l’impact business des sujets de RSE ». Ce qui vaut autant pour les notations dans les appels d’offres, les économies générées ou la gestion des risques.
Selon une étude Bain, en 2024, 54% des dirigeants citaient les leviers business comme motivations de leurs actions en matière d’écologie et de climat, contre 34% en 2018. « Le métier des directions RSE évolue de la stratégie d’engagement vers la transformation opérationnelle », constate ainsi Sylvain Boucherand. « On peut espérer qu’en 2026 les actions de transformation reprennent la main sur les questions de reporting » ajoute Sébastien Mandron.
En termes de recrutement, les entreprises privilégient désormais des experts opérationnels recrutés en interne, capables de mener une transformation avec un œil RSE, à des profils exclusivement RSE. Quant aux cabinets spécialisés, ils doivent faire évoluer leur offre pour répondre aux attentes de leurs clients en accélérant la mise en œuvre de leurs feuilles de route. Et donc aussi le profil de leurs propres consultants.
Un nouveau récit dépouillé d’idéologie et d’injonctions spirituelles
« Le backlash est un récit », rappelle Élisabeth Laville. Il résulte « d’un brouhaha entretenu depuis une dizaine de mois par des déclarations négatives diverses et variées », renchérit Sébastien Mandron. Le discours de la RSE, lui aussi, doit donc évoluer. Vis-à-vis des autres directions de l’entreprise, de l’ensemble des salariés, des clients, du grand public…
« Les professionnels doivent s’efforcer de mieux vulgariser et expliciter les fondamentaux de la RSE, en évitant la technicité excessive, analyse Hélène Valade. Mais aussi en mettant fin à un doux mélange entre idéologie et développement durable que l’on a parfois observé par le passé ».
Pour Sylvain Boucherand, CEO et directeur conseil Transition écologique des entreprises de BL évolution : « On n’est plus dans l’engagement philosophique ou de principe, mais on doit être capable de faire un récit business autour de la RSE ».
Pour Elisabeth Laville, « Les injonctions morales ou spirituelles doivent céder le pas à la désirabilité ». Évoquant les travaux de l’école de Palo Alto, selon qui les problèmes humains, lorsqu’ils perdurent, sont le résultat de tentatives de solution qui ont échoué, elle constate que : « Le cerveau humain n’est pas fait pour être abreuvé de chiffres et de menaces d’effondrement. »
De plus, Elisabeth Laville ajoute : « Pour embarquer les humains, il faut inverser le narratif : moins de chiffres mais un marketing du réel et une mise en récit des preuves. »
Rendre plus évident le lien avec le business, tout en conservant une valeur éthique aux engagements passe par « de nouvelles narrations de la RSE, y compris en interne », conclut Hélène Valade.