Déforestation, surexploitation, agriculture intensive, artificialisation des sols, pratiques non durables d’irrigation et changement climatique mettent les sols à rude épreuve. Déjà les trois-quarts des terres agricoles verraient leur capacité à fournir biens et services diminuée.
Et cette proportion pourrait atteindre 90% en 2050 si rien n’est fait pour enrayer le phénomène. 95% de nos aliments proviennent des sols, et la FAO estime à 1,7 milliard la population vivant dans des zones confrontées à une baisse des rendements agricoles.
Les solutions sont connues :
- Limiter le labour profond afin de préserver la biodiversité et de favoriser notamment la présence de vers de terre
- Recourir à des couverts végétaux tout au long de l’année pour protéger le sol de l’érosion, la sécheresse ou les adventices (mauvaises herbes)
- Réduire au minimum les produits phytosanitaires et les engrais chimiques un bénéfice d’engrais verts, compost, fumier, lisier
- Diversifier les espèces cultivées, les associer et pratiquer la rotation
- Lorsque c’est possible, planter des arbres et des haies sur les parcelles, selon les principes de l’agroforesterie (synergie avec les cultures, apport de biomasse favorisant la fertilité des sols, abris ombragés pour les animaux…)
À la clé :
- Une meilleure infiltration et rétention de l’eau
- Une meilleure capacité de séquestration du carbone
- Une meilleure résistance face aux effets du changement climatique, notamment au ruissellement des eaux en cas de précipitations violentes ou aux incendies
- Une meilleure résistance aux maladies
- Un rendement préservé dans la durée
Alignées avec les principes de l’agriculture de conservation, ces pratiques ont d’abord été réunies sous l’appellation d’agroécologie.
Elles constituent ce qu’on désigne aujourd’hui sous le terme d’agriculture régénératrice, qui ne bénéficie pas encore de définition consensuelle ni de certification standardisée.
Des concurrents alliés pour préserver leurs terroirs
Mais si ces pratiques garantissent une meilleure santé des sols et donc des services écosystémiques dans la durée, à court terme le changement peut se traduire par une baisse temporaire des rendements. Et elles sont coûteuses en raison de l’investissement dans des équipements plus adaptés, de la formation et parfois de la main d’œuvre supplémentaire.
Heureusement, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à prendre conscience de leur dépendance à des sols en bonne santé.
Moët Hennessy (Moët et Chandon, Dom Pérignon, Hennessy…) est particulièrement concerné via ses AOC en Champagne. Selon certaines sources, ce terroir aurait subi une baisse de rendement de près de 25% ces 15 dernières années, notamment en raison de la dégradation des sols. Depuis 2022 et le lancement du World Living Soils Forum, la filiale Vins et Spiritueux de LVMH réunit tous les deux ans scientifiques, experts, ONG, agriculteurs, acteurs publics et privés concernés par le sujet. L’édition qui s’est tenue à Arles les 3 et 4 juin dernier a rassemblé 500 personnes de tous horizons géographiques. Et pour la première fois, plusieurs partenaires privés ont rejoint le conseil consultatif.
Le groupe Pernod Ricard (qui possède notamment le cognac Martell et les champagnes Mumm et Perrier-Jouet) participe au forum depuis le début et mène déjà sur le terrain des actions de sensibilisation et des formations communes avec la filiale de LVMH à Cognac et en Champagne. Ses équipes se sont immédiatement montrées enthousiastes.
« L’accès à un sol de qualité est pré-concurrentiel », affirme Noémie Bauer, directrice générale RSE du groupe. Dans le contexte géopolitique et économique actuel, cette opportunité de partager expertises et retours d’expérience est précieuse. C’est aussi l’occasion d’identifier de nouvelles synergies à l’échelle territoriale et de réduire le risque financier de la transition grâce à la mutualisation.
Pour Nespresso non plus, l’agroécologie n’a rien de nouveau. Pour « sécuriser un approvisionnement de qualité constante, malgré le changement climatique », explique son directeur du développement durable, Jérôme Pérez, la marque accompagne ses fournisseurs dans ces pratiques depuis plus de 20 ans : 800 agronomes déployés dans les 18 pays où l’entreprise est présente, des contrats d’achat durables et depuis peu, des mécanismes d’assurance face aux impacts du changement climatique pour les exploitations les plus exposées.
Depuis plusieurs années, Nestlé aussi déploie en France et en Europe des programmes de soutien à l’agriculture régénératrice destinés à réduire la prise de risque des agriculteurs. Ce faisant, le groupe concilie deux objectifs : atteindre ses objectifs climatiques grâce à la séquestration de CO2 sur l’amont de sa chaîne de valeur et pérenniser ses approvisionnements dans la durée.
Des sols vivants, un enjeu de souveraineté
Au-delà de ces acteurs de l’agro-alimentaire directement dépendants de sols en bonne santé, l’initiative a séduit des partenaires moins attendus. Par exemple, le cabinet de conseil PwC.
« La RSE est clairement passée du reporting à la gestion des risques et à la recherche de robustesse », témoigne Sylvain Lambert, associé en charge de la sustainability pour la France et le Maghreb.
Que ce soit l’agro-alimentaire, la parfumerie ou les acteurs de la tech (gourmands en cuivre et en terres rares), les sols sont au cœur de nombreuses activités. Et leur dégradation peut s’avérer fatale. « Les réponses nécessitent des compléments d’expertises et des alliances », ajoute-t-il, se réjouissant de la présence de BPCE, qui prouve que la finance aussi s’intéresse au sujet.
En effet, le groupe bancaire, qui soutient déjà de nombreux projets reposant sur des solutions basées sur la nature, siège également au conseil, ainsi que ses filiales Mirova (gestion d’actifs spécialisée dans la finance responsable) et Natixis CIB.
« La santé des sols appelle une approche collective et écosystémique qui est par nature au cœur de notre ADN de groupe coopératif territorial, souligne Leïla Phelouzat, directrice de l’engagement sociétal et de la transformation du groupe. C’est pourquoi nous avons souhaité nous inscrire dans la dynamique du WLSF sur l’ensemble de nos métiers, banquier, assureur, investisseur, tous mobilisés pour partager les expertises et co-construire avec l’ensemble des acteurs de nouvelles solutions ».
Gautier Quéru, directeur du département Capital naturel chez Mirova, vante, lui aussi, les coalitions entre producteurs, acheteurs, financeurs et pouvoirs publics, indispensables pour accélérer le déploiement de l’agriculture régénératrice et la préservation des sols à l’échelle d’un territoire ou d’une filière.
« Les sols vivants font écho à des enjeux de résilience et de cohésion des territoires qui s’inscrivent parfaitement dans un objectif de souveraineté. », conclut-il.
Sandrine Sommer, à l’initiative de l’événement, se réjouit de cette diversité de partenaires, qui permet de partager d’autres visions, d’anticiper de potentiels conflits d’usage des sols. « Nous avons intérêt à converger autour de méthodologies de mesure et de certification communes, plus nous serons alignés, mieux nous pourrons embarquer nos clients », ajoute la directrice de développement durable de Moët Hennessy, qui souhaite pour les prochaines éditions ouvrir le partenariat par exemple aux secteurs de la pharmacie, la tech ou la cosmétique.