15/09/2026

Temps de lecture : 5 min

Agriculture résiliente : comment assurer la survie de nos exploitations, à l’heure du changement climatique ?

La question porte moins sur le montant que sur ce que finance, et surtout, ne finance pas, l'aide d'urgence apportée à l'agriculture. Pourtant, de multiples solutions existent !
La ministre Annie Genevard présente le plan de soutien à l'agriculture

La ministre Annie Genevard présente le plan de soutien à l'agriculture

1, 1 milliard d’euros pour les agriculteurs et éleveurs affectés par les chaleurs et la sécheresse de ces derniers mois. C’est l’enveloppe débloquée par le gouvernement pour soutenir des exploitations en précarité chronique, encore affaiblies par une succession de crises climatiques et géopolitiques depuis 2020.

Outre leur propre détresse, cette situation provoque une hausse des prix alimentaires et menace notre souveraineté alimentaire.

Dans le contexte budgétaire actuel, le montant du plan CASI (climat/adaptation/sécheresse/incendies) annoncé par la ministre de l’Agriculture Annie Genevard le 4 septembre est significatif. Mais très inférieur à l’ampleur des pertes essuyées, il n’a pas satisfait les syndicats qui réclamaient au moins le double.

Depuis, des demandes émergent pour un accompagnement à la cessation d’activité. Un quart des exploitants envisagent de quitter le secteur en raison du changement climatique.

Un plan Marshall pour changer de système agricole

Au-delà des montants, ce sont les volets financés qui posent question. « Les différentes lois et plans du gouvernement sont des pansements appliqués à un instant T à des sujets précis, qu’il s’agisse de financer l’irrigation ou de compenser des pertes », déplore Kevin Morel, chercheur en agronomie à l’INRAE à Rennes.

« Ce plan va à peine permettre de sauver quelques exploitations, alors qu’on aurait besoin d’un grand plan Marshall pour changer le système de fond en comble », affirme Clémence Vorreux, coordinatrice Agriculture & Alimentation au Shift Project.

« Depuis l’industrialisation de l’agriculture qui a suivi la seconde guerre mondiale, la productivité a d’abord beaucoup augmenté, mais au fil du temps, elle s’est essoufflée, rendant la dynamique de compression des charges de l’alimentation de plus en plus difficile, alors que les rendements plafonnent, voire diminuent », poursuit-elle.

Il y a aujourd’hui une contradiction entre la maximisation des rendements et la résilience du système agricole.

Pour Kévin Morel, « Il est impératif de réfléchir à des fermes plus robustes et moins vulnérables, à des pratiques plus cohérentes en termes de prévention, mais cela ne peut se faire sans changer de système. »

La pérennité des exploitations est un enjeu d’autant plus essentiel que la moitié des exploitations doivent être cédées dans la prochaine décennie et que les jeunes agriculteurs ont besoin de perspectives pour s’installer.

 « Il est impératif de ressusciter l’attractivité du métier », insiste Lucile Schmid, présidente de La Fabrique Écologique, d’autant plus que la moitié des repreneurs ne viennent pas du métier.

Espèces, pratiques, équipements : les solutions sont connues

La bonne nouvelle, c’est que de multiples solutions existent pour mieux faire face aux chaleurs  et aux sécheresses :

  • sélectionner des espèces végétales et des races animales plus résistantes ;
  • opter pour des couverts végétaux entre les cultures, qui retiennent l’eau, protègent et nourrissent les sols et favorisent la biodiversité ;
  • éviter de labourer trop profondément pour que les sols conservent leur richesse et pour limiter les émissions de carbone ;
  • créer des micro-climats qui dispensent fraîcheur et humidité en plantant des arbres (agroforesterie) et des haies ;
  • préserver des prairies qui nourrissent le bétail et stockent le carbone.

En matière d’irrigation, « Toutes ces bonnes pratiques nécessitent de l’eau, mais il faut d’abord changer le système avant de réfléchir à l’irrigation, et non l’inverse, au risque d’être confrontés à un effet rebond », insiste Kevin Morel.

Comme dans d’autres secteurs, se protéger contre la volatilité des coûts énergétiques implique de s’affranchir de la dépendance aux énergies fossiles

  • en améliorant l’efficacité énergétique des machines et des bâtiments ;
  • en utilisant des énergies décarbonées (électricité, biogaz ou biocarburant)
  • en limitant le recours aux engrais azotés grâce aux légumineuses qui captent l’azote de l’air et le fixent dans le sol.

Dans l’élevage, il s’agit de trouver le juste équilibre entre taille des cheptels (notamment les bovins qui émettent du méthane), entretien des prairies et autonomie dans l’alimentation. Les légumineuses peuvent ainsi remplacer le soja importé.

100 milliards d’euros sur 115 devaient être mieux alloués

« Toutes les pistes de solutions sont déjà expérimentées ça et là, on observe beaucoup de « pick & chose », les agriculteurs essayant des choses qui leurs paraissent les plus évidentes sur leur ferme, affirme Clémence Vorreux. Mais tout n’est pas possible ni facile partout, tant sur le plan agronomique qu’économique. » 

Ces différentes pistes impliquent en effet

  • des efforts en R&D accrus pour sélectionner les espèces les plus adaptées au climat de demain
  • de la formation et de l’information
  • une concertation de tous les acteurs d’un territoire notamment en matière d’utilisation de la ressource en eau
  • des investissements conséquents dans des machines, des bâtiments, des systèmes d’irrigation plus efficients, de la formation, de la main d’œuvre…

Le think tank I4CE estime que sur les 115 milliards d’euros de bâtiments, matériels et plantations actuellement mobilisés pour la production agricole et alimentaire en France,100 milliards d’euros devaient être ajustés pour construire des systèmes résilients et durables. 

Mais si le montant des aides de crise a été multiplié par 10 en 10 ans pour atteindre 2 milliards d’euros en 2022, moins de 10% étaient favorables à la transition écologique.

Quant à la PAC, actuellement en cours de négociation, « c’est un énorme levier financier à condition d’être correctement fléchée », rappelle Kevin Morel. Mais elle rémunère aujourd’hui d’abord à l’hectare, au bénéfice des grandes exploitations (qui en captent la moitié des aides) et au détriment de l’emploi agricole, proportionnellement plus important dans les petites exploitations aux pratiques les plus résilientes.

Les agriculteurs prêts à changer, sous conditions…

Surtout, une étude du Shift Project de 2025 révèle que 87% des agriculteurs sont prêts à modifier leurs pratiques, et 88% estiment que la priorité en 2050 devrait être d’assurer la souveraineté alimentaire de la France.

Pour cela, ils demandent à être accompagnés et protégés contre une distorsion de concurrence. Car ces pratiques peuvent s’accompagner d’une baisse des performances à court terme. C’est un passage obligé vers une robustesse dans la durée, qu’il faut aider les agriculteurs à encaisser. Pour Kevin Morel, « Il serait à envisager qu’au moment de la transmission, les agriculteurs soient incités ou aient l’obligation d’être accompagnés vers des pratiques plus résilientes. »

Cela nécessite la mise en place de filières entières pour de nouvelles cultures (chanvre, lin, sorgho, légumineuses…), incluant leur stockage, les installations pour les transformer et les valoriser, et l’identification de débouchés qui n’existent pas encore tous dans le système agro-alimentaire actuel.

Autrement dit, « Une véritable adaptation de l’agriculture nécessite une transformation et une mobilisation de toute la chaîne de valeur, comme le souligne également I4CE. La puissance publique a un rôle à jouer, notamment en accompagnant et en coordonnant les investissements des secteurs agricoles et alimentaires, via des feuilles de route de transition à l’échelle des filières et des territoires chiffrées, cohérentes entre elles et physiquement réalistes au regard des ressources disponibles. » 

Loi d’urgence agricole : une loi Duplomb 2 qui ne dit pas son nom ?

Pour l’heure, l’absence de débat démocratique d’envergure sur les priorités que nous souhaitons donner à notre système agricole se traduit notamment par la récente loi d’urgence agricole, « une loi Duplomb 2 qui fait fi des 2 millions de signataires opposés à la loi Duplomb 1 », se désole Lucile Schmid.

Cette loi d’urgence revient en effet à la charge avec certaines mesures qui avaient été rejetées par une partie importante de la société civile lors de l’adoption de la loi Duplomb :

– Suppression de la séparation entre la vente et le conseil phytosanitaire;
– Réintroduction ou dérogations pour certains insecticides néonicotinoïdes (comme l’acétamipride) pour des cultures spécifiques (comme les noisettes ou les cerises);
– Élevages intensifs : relèvement des seuils d’autorisation pour les élevages (par exemple jusqu’à 85 000 poulets ou 3 000 porcs selon les dispositions des textes);
– Classement des projets de stockage d’eau (mégabassines) comme étant d’« intérêt général majeur ».

Mais si le chantier s’annonce complexe, il n’est pas insurmontable. La preuve,

« Dans les années 1960, nous avons déjà été capables de transformer en profondeur notre système agricole en une vingtaine d’années grâce à d’importants investissements » martèle Kevin Morel.

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