19/05/2026

Temps de lecture : 5 min

Dons, collaborations, publicité responsable… comment les médias indépendants s’adaptent à des aides à la presse en forte baisse

Sous la concurrence accrue des réseaux sociaux, les medias traditionnels sont en crise alors que les aides à la presse s’érodent. Les éditeurs de presse en ligne mobilisent d’autres sources de financement en forte croissance.

Entre l’érosion des abonnements et l’effondrement des recettes publicitaires (presque -30% entre 2017 et 2025, selon les chiffres du SRI), déjà plus de 10.000 emplois supprimés depuis 2009, et une accélération des plans sociaux depuis fin 2025, qui n’épargne pas les médias indépendants

Dans ce contexte, « en 2025, l’État a versé 175 millions d’euros au secteur, dont 130 millions à la presse papier », rappelle Vianney Baudeu, directeur général du Spiil, syndicat de la presse indépendante d’information en ligne. Il évoque ici les aides directes à la presse seulement, NDLR.

Des aides surtout captées par les plus grands médias, détenus notamment par quelques milliardaires (Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Rodolphe Saadé).

Face à cette concentration accélérée du secteur et à l’attrition des aides publiques, de nombreux médias alternatifs en ligne ont vu le jour ces dernières années, en mettant au point des modes de financement qui mobilisent des fonds toujours plus importants, auprès d’un public toujours plus large.

C’est essentiellement le don et, dans une moindre mesure, la prise de participation au capital, qui alimentent ces canaux.

Des dons transformés en aides financières

Créée pour être le pendant de « Presse et pluralisme », dédié à la presse papier, la plateforme J’aime l’info, gérée par le Spiil, fait depuis quinze ans appel au financement participatif « pour soutenir les enquêtes et le journalisme de qualité », rappelle Laurent Mauriac, co-fondateur et CEO de Brief et président de la plateforme.

J’aime l’info reverse les dons recueillis sous forme d’aides similaires à des subventions, ou d’avances remboursables sans intérêt. Les versements, défiscalisés à 66%, sont fléchés par les donateurs, qui répondent en général aux sollicitations affichées sur les sites de leur media préféré.

« Un temps réservé aux appels aux dons ponctuels pour surmonter une crise, ce mode de financement est devenu partie intégrante du modèle économique de certains medias », témoigne Laurent Mauriac.

Particulièrement bien adapté à des médias engagés et affinitaires dont le lectorat constitue une véritable communauté, mobilisée autour des causes qu’ils défendent (écologiques, religieuses, politiques), il peut représenter jusqu’à 60 à 70% des revenus et un million par an pour certains titres.

Même mode de fonctionnement pour le Fonds pour une presse libre (FPL). Né en 2019 à l’initiative des cofondateurs et du collectif de salariés de Mediapart, ce fonds de dotation poursuit deux objectifs : protéger le capital de Mediapart (désormais détenu par le FPL et incessible) et remplir une mission d’intérêt général : défendre la liberté d’information, le pluralisme de la presse et l’indépendance journalistique.

À la différence de J’aime l’info, c’est FPL qui redistribue les fonds – recueillis auprès du grand public et de fondations françaises ou étrangères – aux medias lauréats de ses appels à projets. Il s’agit le plus souvent d’innovations éditoriales ou d’importants développement technologiques, marketing ou commerciaux destinés à pérenniser leur modèle économique.

Mais aussi d’enquêtes spécifiques, comme celles sur l’extrême-droite pour lesquelles 50 media indépendants ont reçu 1, 370 million. FPL soutient notamment les media locaux (la moitié de ses bénéficiaires), mais aussi des collectifs de journalistes et des plateformes telles que La Presse Libre.

«  Le soutien à l’enquête assortie de rémunérations justes est au cœur de notre action, insiste Charlotte Clavreul, sa directrice exécutive. Par ailleurs, nous accordons beaucoup d’importance à la diffusion ».

Suite aux États généraux de la presse indépendante qui ont mobilisé plus d’une centaine de media en réaction aux États généraux de l’information, FPL a émis 59 propositions pour réformer le système.

+ 30% de fonds récoltés en un an

Une structure comme Coop-medias, une Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) créée en octobre 2024 par des anciens de l’Économie sociale et solidaire, propose d’acquérir des parts sociales. L’épargne ainsi investie est utilisée pour accorder des prêts faiblement rémunérés aux media soutenus.

Défiscalisé à 50%, le dispositif permet de récupérer sa mise après cinq ans. Le même principe prévaut chez Un bout des media, association créée par l’économiste Julia Cagé, très engagée dans le plaidoyer pour l’indépendance des médias vis-à-vis des pouvoirs politiques ou économiques. Certains media créent des « sociétés des amis » (SDA) permettant à leurs lecteurs de participer directement à des augmentations de capital. Mediacités, par exemple a récolté 120 000 euros via ce mécanisme.

Tous ces modes de financement alternatifs ont le vent en poupe. En 2025, J’aimelinfo a récolté 9,3 millions d’euros, soit 18% de plus qu’en 2024. Quant aux 552 000 € reversés par le Fonds pour une presse libre, ils représentent une hausse de +30%. Les dons mensuels, eux, ont augmenté de 65% en un an. « On sent que les citoyens veulent s’engager », confie Charlotte Clavreul. Chez Coop-medias, 1,8 million d’euros ont été récoltés en 18 mois.

« La bataille culturelle contre la concentration des médias est gagnée », abonde Jacques Trentesaux, co-fondateur du media indépendant Mediacités qu’il a présidé pendant huit ans, qui soutient activement les projets de Coop-medias.

Collaborations entre titres indépendants et régie pub responsable

Avec 300 000 € de revenus engrangés depuis octobre 2025, la Presse Libre, plateforme de consultation et d’abonnement commune à huit medias indépendants, fonctionnant selon une répartition des gains au prorata du poids de chaque éditeur, remporte un franc succès.

« Tant et si bien que nous allons intégrer de nouveaux éditeurs, se réjouit son trésorier Jacques Trentesaux. C’est la première fois que des acteurs jouent à ce point le jeu de la mutualisation ».

Les abonnements sont désormais également proposés via des cartes cadeaux réservées aux CE. Fort de 70 médias sociétaires, Coop-medias vend également des abonnements groupés auprès d’acteurs de l’ESS.

Charlotte Clavreul constate une multiplication d’initiatives communes parmi les projets soutenus par le FPL.

« Les événements que nous organisons permettent aux médias de rencontrer le public, mais aussi d’échanger entre eux », souligne-t-elle.

Enfin, des initiatives originales s’efforcent de mobiliser des recettes publicitaires en soutien d’éditeurs de presse en ligne. Fin 2025, le fondateur de Gooded, qui en 10 ans a récolté 10 millions d’euros pour financer des associations via la diffusion de publicités vidéos affichant cette information sur les sites de grands médias français, a acquis fin 2025 la régie ViewPay pour créer Better et proposer une alternative responsable au marché publicitaire traditionnel opaque, dominé par une poignée d’acteurs américains et incitant à une surconsommation irresponsable.

Lancé en avril dernier, le format « CTV Presse » de la première régie publicitaire française labellisée B-Corp propose sur des sites de presse en ligne des vidéos en plein écran précisant « Cette publicité finance équitablement les médias ». 50% des revenus sont reversés aux éditeurs.

En dépit de la baisse des aides officielles à la presse, le soutien de l’État aux médias, y compris les médias en ligne indépendants, demeure déterminant via de nombreux mécanismes : TVA réduite sur les abonnements, exonération de la contribution économique territoriale (CET), charges sociales réduites sur les salaires de journalistes, abattement fiscal des journalistes et défiscalisation des dons et prises de participation.

Cela rend la situation des médias indépendants d’autant plus fragiles en cas d’accession de l’extrême droite au pouvoir en 2027.

A lire aussi :

Allez plus loin avec The Good

The Good Newsletter

LES ABONNEMENTS THE GOOD

LES ÉVÉNEMENTS THE GOOD