L’Institut Polytechnique de Paris ENSTA, rassemble six écoles d’ingénieurs françaises dont l’École polytechnique, l’École nationale des ponts et chaussées (ENPC), ENSAE Paris, Télécom Paris, Télécom SudParis, soit un ensemble de 11 000 élèves – dont 43% d’internationaux – et 435 millions d’euros de budget.
Son président, Thierry Coulhon, nous en dit plus sur l’état d’esprit et les aspirations de ces élèves.
The Good – Comment voyez-vous évoluer les aspirations des étudiants de vos écoles ?
Thierry Coulhon – Nos étudiants sont des jeunes aux grandes aptitudes scientifiques, qui sortent de classes préparatoires. Ils partagent les aspirations de leur génération et sont tous en recherche de sens, mais de façon diverse. Certains, très concernés par la souveraineté, vont le trouver dans la cybersécurité, beaucoup dans l’IA, mais pour d’autres, ce sera dans la transition écologique. Beaucoup se déterminent au cours de leur parcours.
Nos centres interdisciplinaires, qui structurent à la fois notre recherche et nos formations, correspondent aux grands défis actuels : IA, énergie et climat, défense et sécurité, matériaux, mers et océans, création culturelle… Depuis le XVIIIe siècle, nos écoles forment des cadres de la haute administration et des capitaines d’industrie en mettant les sciences au service des enjeux contemporains.
The Good – La transition écologique les attire-t-elle encore ?
Thierry Coulhon – Oui, nos étudiants sont nombreux à s’intéresser à la transition écologique. Nous disposons de plusieurs démonstrateurs implantés sur le campus en lien avec notre centre de recherche interdisciplinaire Energy4Climate (E4C) qui leur permet de tester certaines solutions in situ : une ferme agrivoltaïque, un smart grid thermique et électrique, bientôt une technologie flottante de captage de CO2 pour fabriquer du carburant de synthèse installée sur le lac du campus de l’École polytechnique.
The Good – Y-a-t-il des bifurqueurs comme dans d’autres grandes écoles ?
Thierry Coulhon – Bifurquer, cela ne correspond pas vraiment à notre sociologie d’étudiants. En dehors d’une minorité plus radicale, sans être techno-solutionnistes, et sans nier non plus la nécessité de changer de modèles, ils sont conscients que l’on aura également besoin d’une nouvelle science pour faire face aux grands défis contemporains.
La plupart a plutôt la conscience de problèmes complexes, notamment scientifiques, dont ils détiennent une partie des réponses. Par exemple, les bifurqueurs d’Agro ParisTech avaient-ils pleinement conscience des enjeux liés à la mission de nourrir l’humanité ? Les convictions personnelles sont respectables, mais il est essentiel de mettre en lumière des propositions concrètes pour les atteindre.
The Good – Quelles relations entretenez-vous avec les entreprises ?
Thierry Coulhon – Les entreprises, qui d’ailleurs sont parfaitement conscientes qu’elles vont devoir se transformer, viennent chercher chez nous leurs cadres dirigeants de demain. Elles nous soutiennent financièrement par du mécénat de recherche et des partenariats.
Concernant la transition énergétique, par exemple, de même qu’on la réussira difficilement sans recherche ou sans les compétences de jeunes bien formés, on ne la fera pas non plus sans les acteurs du secteur énergétique. Notre mission, c’est de satisfaire nos étudiants en leur proposant des formations qui les armeront face aux défis d’aujourd’hui et leur offriront des carrières enrichissantes.
The Good – Comment percevez-vous l’impact de l’IA sur l’emploi ?
Thierry Coulhon – C’est un sujet très débattu, mais aujourd’hui, personne ne sait ce qu’il sera précisément. J’ai plutôt tendance à penser qu’un scientifique de haut niveau deviendra plus fort grâce à l’IA. Quoi qu’il en soit, nous sommes lucides et réfléchissons aux impacts de l’IA sur la société.
Notre centre disciplinaire Hi! PARIS, en partenariat avec HEC Paris, compte parmi les meilleurs chercheurs en économie sur le sujet, notamment Yann Algan et Antonin Bergeaud, un élève du prix Nobel Philippe Aghion. Par ailleurs, nos chercheurs doivent utiliser des IA frugales fondées sur des modèles fonctionnant avec un petit nombre de paramètres, ne serait-ce que pour s’accommoder de notre capacité de calcul.
En revanche, l’IA va nous obliger à réorienter notre système de formation vers une formation tout au long de la vie. C’est ce que nous proposons avec nos programme d’executive education. Nous avons ainsi conçu pour le Medef un programme de formation « IA et quantique » opéré par l’Executive Education de l’École polytechnique.
The Good – Que pensez-vous de la faible proportion de filles dans les filières scientifiques ?
Thierry Coulhon – C’est un problème qui aggrave le déficit d’ingénieurs auquel nous sommes confrontés, et qui se pose à l’échelle mondiale. Il faudrait atteindre un tiers environ de filles dans nos promotions pour que cela fasse boule de neige, notamment pour qu’elles se sentent à l’aise.
Or nous n’en sommes qu’à 23%, même si cela progresse à nouveau depuis deux ans, mais trop lentement. Nous finançons avec l’Institut des politiques publiques et les Écoles normales supérieures un Observatoire de l’Égalité des chances pour mieux comprendre les freins à l’accès des lycéennes et lycéens aux filières d’excellence.
Pour parvenir à plus de diversité de genre, mais aussi géographique et sociale dans notre recrutement, il nous faudra peut-être appliquer des quotas, comme il en existe déjà pour les boursiers dans toutes les formations, y compris les classes préparatoires.