03/03/2026

Temps de lecture : 3 min

Nicolas Froissard : « On peut faire de l’audience sans sensationnel, avec les héros du quotidien »

Face au backlash ambiant et à la polarisation du débat public, Nicolas Froissard, directeur général de l’association Espaces, défend une autre narration : celle des « héros du quotidien ». À travers un site et un podcast, il met en lumière celles et ceux qui agissent concrètement pour les autres (bénévoles, entrepreneurs engagés, acteurs de l’insertion) et interroge notre projet de société, entre individualisme et bien commun.

The Good : Vous avez lancé il y a quelques mois le podcast « Héros du quotidien », qu’est-ce qui vous y a incité ?

Nicolas Froissard : Lors du premier confinement, j’avais été frappé par les applaudissements aux soignants tous les soirs à 20h, mais surtout par notre mémoire collective de poissons rouges.

En dehors de rares moments de reconnaissance et de partage comme celui-ci, on assiste plutôt à des dénonciations violentes, une volonté de rabaisser, notamment sur les réseaux sociaux. J’ai voulu prendre le contre-pied de cette tendance.

Fin 2025, deux événements parisiens ont rassemblé une large communauté autour du concept « Dénonce ton héros ». Il s’agit de donner plus de visibilité à ces héros du quotidien, un peu comme un portrait qui serait présenté chaque soir au journal télévisé.

On peut faire de l’audience en restant loin du sensationnel, du dramatique ou du clivant. Les JO, par exemple, ont montré que les gens avaient envie de belles histoires.

Cela interroge notre projet de société. Aux antipodes de l’individualisme et du consumérisme, qui créent de la solitude, il y a une recherche de sens et de lien social.

C’est pour cette raison que j’ai créé un site Internet, en cours de développement, qui rassemble des centaines de portraits, de personnes que je connais personnellement, ou qui m’ont été recommandées. Et lancé ce podcast «Héros du quotidien».

The Good : Qui sont ces « héros d’un jour » ?

Nicolas Froissard : D’une façon générale, ce sont des gens qui viennent en aide à d’autres, alors que ce n’est pas leur boulot. Des gens qui sauvent les occupants d’une voiture en feu, qui prodiguent un massage cardiaque à un inconnu (ce qui est parfois relayé par la presse régionale), qui donnent leur sang, ou encore, qui s’engagent de façon bénévole. Sans compter, bien sûr, les soignants, les pompiers, les travailleurs sociaux…

On connaît peu de leaders politiques ou médiatiques qui renvoient cette image. On peut se demander pourquoi et tenter d’inverser la tendance, même si parfois les gens ne tiennent pas à ce que cela se sache.

Celles et ceux qui ont créé un projet, une association ou même une entreprise peuvent y figurer. Par exemple, l’entreprise de commerce équitable engagé Ethiquable, qui réconcilie valeurs et modèle économique ; ou encore la solution anti-gaspillage alimentaire pour professionnels Phénix ; ou les Bureaux du cœur, des entreprises qui hébergent des personnes en situation de précarité pour la nuit dans leurs bureaux…

En revanche, on trouve peu d’entreprises du CAC40. Là encore, les dirigeants n’osent pas toujours le dire. Mais c’est précisément pour faire évoluer ce biais culturel que j’ai souhaité mettre en avant ces héros du quotidien.

The Good : Quelle est l’activité de l’association Espaces dont vous êtes le directeur général ?

Nicolas Froissard : C’est une association de réinsertion par l’emploi, qui accompagne 500 personnes par an, des chômeurs de longue durée, des sortants de prison …en les employant à des projets d’écologie urbaine, tels que l’entretien de parcs et jardins.

La SNCF ou la RATP, qui disposent de grandes superficies à entretenir, comptent aussi parmi nos clients. Accompagnées par des encadrants bien formés, ces personnes acquièrent un savoir-faire de préservation de la biodiversité. Elles peuvent ensuite se diriger vers ces métiers, ou d’autres.

Aujourd’hui, le secteur associatif est en souffrance, confronté à des enjeux de réorganisation et à des baisses de budget. Pourtant, le principe de l’insertion par l’emploi a fait ses preuves, y compris sur le plan économique. Cela contribue à faire baisser le chômage, les gens vont mieux, ce qui occasionne moins de dépenses publiques. À long terme, ces baisses de budgets reflètent une mauvaise gestion économique.

Il y a une absence de lisibilité, le secteur s’épuise à rendre des comptes… Heureusement, ces difficultés sont en partie compensées par le sentiment d’être utile et en accord avec ses valeurs. Je croise tous les jours des gens engagés, ce qui ne signifie pas rabat-joie, et qui sont plutôt bien dans leurs baskets.

The Good : Comment résister dans le contexte actuel de « backlash » ?

Nicolas Froissard : À l’approche de la campagne présidentielle, ce contexte nécessiterait une discussion sur notre projet de société, entre individualisme et projet collectif créateur de lien social. Il faudrait s’interroger sur ce que signifie « réussir sa vie ».

Est-ce vraiment accumuler toujours plus et écraser les autres ? Ou se comporter correctement ? En 2019, le grand débat voulu par Emmanuel Macron avait remporté un certain succès. Malheureusement le contenu des cahiers de doléances récoltées à cette occasion n’a pas été exploité depuis.

Lorsque les gens sont interrogés, ils aiment s’exprimer. On l’a vu aussi lors de la Convention citoyenne pour le climat, qui a abouti à des propositions utiles et étayées. Qui, elles non plus, n’ont pas été reprises par l’exécutif.

Le dernier référendum organisé en France remonte à Maastricht ! Pourtant les citoyens sont capables de beaucoup de bon sens.

Dans la sphère médiatique ou politique, on donne la parole à ceux qui attisent la haine. Alors que la France regorge d’initiatives innovantes à toutes les échelles en matière de soin et de social par exemple.

Des tas de gens essaient d’autres modèles, certains vont jusqu’à créer des associations. Ce n’est pas compliqué de leur donner plus de visibilité. Et c’est bénéfique, car de façon générale, l’être humain s’inspire beaucoup de ce qu’il voit…

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