13/01/2026

Temps de lecture : 4 min

« En 2026, notre résilience sera d’autant plus solide que nos liens sociaux seront forts », Pablo Servigne (collapsologue et chercheur)

Face à la polycrise qui marque ce début d’année 2026, une question s’impose : comment renforcer notre résilience collective ? Pour The Good, Pablo Servigne partage sa vision et défend une conviction forte : l’entraide et les liens sociaux sont nos meilleurs remparts face aux tempêtes à venir...
Pablo Servigne, auteur conférencier

Pablo Servigne

En ce début d’année 2026, nous faisons face à ce que les spécialistes appellent une polycrise (climatique, écologique, économique, géopolitique, santé mentale, etc. ).

Dans ce contexte, et pour renforcer notre capacité collective de résilience, Pablo Servigne, chercheur, collapsologue, auteur et conférencier, spécialiste des questions d’entraide, d’effondrement, de transition et d’agroécologie, dévoile pour The Good sa vision et ses solutions.

Il incite au renforcement des liens sociaux dans son dernier ouvrage « Le réseau des tempêtes. Manifeste pour une entraide populaire » (éd. Les Liens qui libèrent, 2025).

The Good : On note une évolution dans les titres de vos ouvrages au fil du temps. « Comment tout peut s’effondrer », qui vous a fait connaître en 2015, a été suivi par « L’entraide, l’autre loi de la jungle », et maintenant ce « Manifeste pour une entraide populaire. »

Pablo Servigne : En 2015, notre premier livre sur la collapsologie a fait le buzz et je suis devenu Monsieur Catastrophe. Mais en réalité, je me suis toujours intéressé à l’entraide. C’est mon dada depuis longtemps, bien avant la collapsologie. Lors de mes études en éthologie, je me suis passionné pour la façon dont les êtres vivants s’associent pour faire face à l’adversité.

Or les deux sujets sont étroitement liés. Face aux catastrophes, les fictions mettent en scène la panique et la loi de la jungle. Mais 50 ans d’études prouvent au contraire que les gens s’entraident plus en temps de crise et que notre résilience est d’autant plus solide que nos liens sociaux sont forts.

Cela vaut pour nos liens horizontaux avec notre famille, nos voisins, nos amis, comme pour nos liens verticaux avec les autorités et les institutions.

The Good : Comment faire et où puiser la motivation pour renforcer ces liens tant que la catastrophe n’est pas advenue ?

Pablo Servigne : La paix et la coopération se construisent lentement, c’est un investissement à long terme. Cela demande un cadre de proximité et de sécurité. C’est à la fois un concept dont je suis absolument convaincu, mais aussi le fruit de mon expérience personnelle. Du fait de mes origines (franco-colombiennes) et de mon parcours, je me suis souvent senti comme l’étranger, avec le besoin de créer des liens d’attachement.

Les sociologues distinguent les liens « denses » noués avec la famille et les amis, et les liens « légers », qui nous lient à nos commerçants du quotidien, à nos voisins, à nos collègues… Les premiers sont plus faciles à nouer parce qu’on les choisit. Mais les seconds sont paradoxalement utiles en temps de crise.

Pour autant, créer du lien social en dehors de notre cercle proche n’est pas facile, cela nécessite une méthodologie. C’est précisément l’objet de l’association que j’ai créée, « Le Réseau des tempêtes », expression inventée par l’écopsychologue étasunienne Joanna Macy (décédée en juillet 2025, ndlr). Recréer des liens pour éviter qu’on ne se tape dessus à la moindre crise.

Pour cela, il faut s’entrainer aux crises. Le jeu, sous forme de jeux de société ou de serious games, est un outil précieux car il combine joie et peur, et nous avons besoin des deux pour avancer.

The Good : N’est-ce pas d’autant plus difficile de renforcer nos liens sociaux dans une société plus morcelée que jamais, où règnent la compétition et le chacun pour soi ?

Pablo Servigne : C’est pour cela qu’il faut le faire ! Lors de mes conférences, je constate que les gens ont faim de sens, de liens et de joie. L’isolement, au contraire, augmente le niveau de peur. Mais il y a deux obstacles : la violence verticale créée par la hiérarchie pyramidale et la stratification sociale, qui place les ultra-riches tout en haut.

Tous les systèmes de domination, le capitalisme, le patriarcat, le colonialisme, etc. sont des attaques massives sur les liens. L’autre obstacle, c’est la violence horizontale, autrement nommée compétition, qui domine partout, dans l’entreprise, à l’école, entre les pays. Elle empêche l’individu d’exprimer son authenticité et sa vulnérabilité, donc de créer des liens denses.

Au final, cela détruit la société. Il nous faut au contraire fabriquer de multiples membranes d’appartenance, à notre pays, à notre quartier… Mais pas des membranes étanches qui créeraient des pathologies excluantes. C’est un équilibre subtil à trouver.

Quant à la confiance verticale entre citoyens et institutions, elle n’est pas simple à établir. En France, par exemple, les autorités ne font pas beaucoup confiance à la population, et c’est réciproque. C’est très dangereux en cas de crise. Nous sommes plusieurs à vouloir améliorer la gestion de crise, dont la Croix Rouge, des associations comme MakeSense ou On est prêt, des universitaires (Sciences Po), etc.

The Good : Depuis quelques années, on voit plutôt se développer une forme de survivalisme, que vous qualifiez d’ailleurs de « sous-vivalisme »…

Pablo Servigne : Le survivalisme fait écho à la fable de « La cigale et la fourmi ». Lorsque la crise arrive, la fourmi ferme la porte à la cigale, dans une posture de repli et du chacun pour soi. Le survivalisme, c’est une confiance absolue dans le matériel (bunker, équipement, etc.) doublée d’un suicide social avant-même la catastrophe. C’est absurde et même dangereux !

J’oppose à ce « sous-vivalisme » un « supervivalisme », qui renvoie aux « Trois petits cochons ». Lorsqu’arrive la crise, ils s’accueillent mutuellement car ils sont frères… avant la crise ! C’est là toute la différence, et c’est beaucoup plus robuste. Et même plus sympa… si la crise finalement n’arrive pas.

Apprendre, comme eux, à apprivoiser nos peurs, est la seule manière de vivre. Mais pour cela, on a besoin de « ressources », c’est-à-dire de sens, de liens et de joie. Et pour les liens,  il faut nourrir des liens à soi, aux autres, au vivant, et à ce qui nous dépasse, comme les générations futures et passées, riches de savoirs ancestraux particulièrement précieux face aux catastrophes… Un grand chantier !

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