Magasins généraux : comment réinventer les codes de la création en temps de crise ?

En pleine crise éco-socio-environnementale, la création doit revoir ses codes et ambitions. Comment produire, pourquoi, et pour qui ? Miroir des maux du monde comme de ses aspirations, la création au sens large est remise en question. Un corps de métiers on ne peut plus diversiforme et hétérogène que les Magasins Généraux sondent et réunissent autour du sujet dans une série de conversations intitulée TchatActivsime. Rencontre avec la tête pensante de ce hub créatif immanquable, Eugénie Lefebvre.

Que ce soit pour son colloque Futurs of Love, sa Grande Braderie de la Mode, sa conférence sur la place de la critique musicale dans les médias rap, son vernissage du Mois de la Photo du Grand Paris x Les Grands Parisiens ou encore l’exposition et résidence de William Rezé, alias Thylacine, tous et toutes avons eu écho des Magasins Généraux. Construits au début des années 30 puis abandonnés et à la fin des années 90, les Magasins Généraux deviennent vite le creuset de l’art du Graff jusqu’en 2016, moment où BETC s’arme des talents de l’architecte F.Jung et fait de cet espace le nouveau hub de création immanquable du Grand Paris. 4 ans plus tard, les formats et artistes se suivent et ne se ressemblent pas. A la direction de ces émanations toujours plus créatives et stimulantes, Eugénie Lefebvre. Son motto : encourager des synergies entre art, société et économie, initier des rencontres, anticiper le futur, et expérimenter de nouveaux modèles pour la culture.

Fin juillet, elle lance TchatActivisme, une série de conversations filmées pour interroger les acteur-ices de la création et de la société civile. Ils et elles sont chorégraphe, sociologue, galeriste, designer, jeune diplômé-e, éditrice, compositrice ou encore danseur. Au prisme de leur discipline, ils explorent les transformations et les futurs de la création, ainsi que son engagement dans la société face aux urgences actuelles. 6 épisodes plus tard, nous rencontrons Eugénie Lefebvre, directrice des Magasins Généraux. 

The Good : au regard de la crise actuelle, quels sont les enjeux auxquels doit faire face l’univers de la création, et comment TchatActivisme vient-il y répondre ?

Eugénie Lefebvre : Le secteur de la culture et de la création a été extrêmement touché par la crise et risque de laisser une empreinte à long terme. Alors que nous sommes fiers en France de notre rayonnement culturel et que l’idée même d’Europe est née autour de notre culture commune, quand il s’agit de la protéger et de la soutenir, ce n’est plus une priorité. Les artistes et notamment les plasticiens ont vécu une période de très grande précarité et n’en sont pas sortis. Beaucoup de projets ont été annulés, beaucoup de petites structures, de petites galeries, d’associations partout en France risquent de ne pas survivre et cela a des répercussions terribles. Il y a un enjeu à digérer tout cela et repenser profondément notre façon de penser, d’agir et de créer. 

Je pense que les grands axes qui sont ressortis en filigrane des onze premières conversations de #TchatActivisme menées avec Ruth Mackenzie apportent des éléments de réponse. Tous les artistes, auteurs, acteurs du monde de la société et de la création avec qui nous avons eu la chance d’échanger ont parlé de l’importance du collectif car on ne peut plus fonctionner de manière individualiste ; d’où l’enjeu d’encourager toujours davantage le croisement des champs de la création car cela répond aux besoins des publics, des territoires et des enjeux à adresser de manière plurielle ; du caractère essentiel de redonner du sens dans les façons de faire, de penser, de créer.

Je crois par ailleurs que la crise actuelle a mis en lumière l’importance du « faire moins mais mieux ». Calmer l’envie de multiplier les propositions pour prendre le temps de développer des projets qui font sens, de travailler sur le temps long avec les artistes et créateurs, de donner de l’ampleur et de l’envergure à chaque proposition.

The Good : puisqu’il s’agit de crise, d’urgence, de traduire les paroles en actions concrètes : en tant que directrice d’un tel centre de création et au regard des conversations engagées dans les premiers épisodes de TchatActivisme, quels sont les leviers clés à activer pour (re)donner du sens à la création ? 

E.L : Saisir et interroger les sujets de société au prisme de la création contemporaine, sous toutes ses formes, est l’intuition de départ de l’aventure des Magasins Généraux et ce que nous tâchons de faire depuis trois ans en expérimentant toujours de nouvelles formes. Les échanges que nous avons eus avec tous ces acteurs passionnants, d’âge, d’origine, de disciplines si variées, lors des conversations #TchatActivisme, ont confirmé cette intuition.

Aujourd’hui, les champs de l‘art, de la société de l’économie sont de plus en plus poreux et cela doit, je crois, s’exprimer dans les propositions culturelles. Edgar Morin que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt pendant cette période de confinement encourage justement ce qu’il appelle la « pensée complexe » et le fait de désiloter la pensée et les champs d’action. Cela prend un sens particulièrement accru en cette année 2020. 

Nous avons ainsi à cœur de développer encore davantage les débats citoyens et sociétaux, et de les mettre au cœur de la programmation des Magasins Généraux. Continuer et encourager l’articulation du « penser », du « faire » et du « créer ».

The Good : Peut-on déjà voir s’esquisser des transformations concrètes dans les processus de création et production actuels ? Avez-vous des exemples phares à nous donner ?

E.L
 : Cette période semble avoir confirmé des intuitions et des engagements que beaucoup de jeunes artistes avaient déjà commencé à porter. C’est ce que nous avons compris lors de notre conversation avec les jeunes diplômés de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. Chacun dans leurs champs de travail, ils ont été encouragés au cours de cette période dans des directions qu’ils avaient prises bien en amont de la crise de la Covid-19 et des différentes mobilisations sociales et sociétales de cette année, des mouvements contre les violences faites aux femmes à Black Lives Matter :
L’enjeu de penser l’économie du projet au sens large, de travailler avec des matériaux accessibles et que l’on peut trouver autour de soi, la question du réemploi – « faire avec » une précarité de moyen ;
L’enjeu de repenser fondamentalement notre rapport à la consommation et à la production – travailler sur les multiples usages et vies que peut avoir un même objet pour décélérer le rythme effréné de la société de consommation ;
L’enjeu d’encourager et valoriser l’affirmation et l’expression de son identité, en s’affranchissant des carcans sociaux et sociétaux encore trop nombreux.

Je me demande si tout cela va faire évoluer progressivement notre sens et notre approche de l’art, et faire naître progressivement de nouvelles esthétiques.

Du côté de la programmation, cette période a fait naître de nouveaux projets. Notamment, un projet qui me tient particulièrement à cœur, celui de l’exposition collective « Un plus grand lac » que nous présentons du 3 au 25 octobre et qui a été imaginée pendant le confinement par le collectif de jeunes commissaires espace projectif. Elle réunit 15 jeunes artistes de l’École des Arts Décoratifs de Paris et de l’École des Beaux-Arts de Paris autour de la question de l’adaptabilité et des manières d’habiter le monde.

The Good : Responsabilité et publicité ont, semblerait-il, du mal à se conjuguer aux yeux des citoyens engagés. Comme faire face à cette équation ? Doit-on penser nouveaux formats/nouveaux territoire ? Certaines marques sont-elles su incarner cette communication responsable ? 

E.L
 : Le défi pour une grande agence créative comme BETC est d’accompagner de grandes marques à faire face à ces sujets de responsabilité. Notre rapport de Développement Durable que nous éditons chaque année depuis 2008 sort d’ailleurs dans quelques jours. Avec les Magasins Généraux nous nous attachons ensuite à leur offrir un nouveau territoire d’expression qui peut leur permettre d’incarner et mettre en œuvre cette communication responsable.

The Good : Anticiper le futur, activer les rencontres, créer le débat pour bouleverser les codes de la création, les Magasins Généraux multiplient les formats qui font sens avec les problématiques actuelles. Avez-vous d’autres projets sur le feu venant alimenter un monde plus Good ? 

E.L : Nous travaillons actuellement sur la prochaine saison culturelle qui sera présentée dans le cadre de la saison Africa2020 de l’Institut Français. Intitulée Hotel Sahara, cette saison mêlera une exposition et un festival imaginés lors d’une résidence d’artistes dans le désert du Sahara. En confiant à ces artistes la production des œuvres, la scénographie de l’exposition, la programmation associée avec le festival, nous bousculons les codes de la création. Nous nous plaçons uniquement en tant que « super accompagnateur et facilitateur » et nous faisons en sorte que ces artistes, issus de champs de la création très divers, portent pleinement cette saison qui sera présentée en 2021.

The Good : Le Good conseil d’action que vous donneriez à un créatif ?

E.L : Dans le 4ème épisode de #TchatActivisme, le chorégraphe Jérôme Bel, quand nous lui demandons le conseil qu’il pourrait donner aux institutions culturelles répond quelque chose qui me plait beaucoup : « continuez de défendre l’expérimentation ».  Alors le seul conseil que je pourrais donner en retour à ces artistes et créateurs contemporains serait je crois : « s’il vous plaît, continuez d’expérimenter ! »

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