L’hydrogène, nouveau pétrole ou fantasme industriel ?

Pour concilier croissance et climat, les gouvernements et industriels européens parient massivement sur l’hydrogène. Une énergie dite d’avenir dont les défis écologiques sont pourtant abondants, à commencer par une production largement dépendante du fossile.

 L’hydrogène jouit depuis quelques années des plus hautes convoitises économiques et politiques du globe. On en oublierait presque les accidents spectaculaires des dirigeables des années 30 dont les corps, remplis d’hydrogène nécessaires à leur flottaison, avaient explosé au contact de l’air. Des drames médiatisés qui mirent fin à l’aventure de ces paquebots géants et du tourisme à hydrogène, depuis cantonné aux industries lourdes. Ces dernières années pourtant, ce vecteur d’énergie a retrouvé les faveurs des industriels, des gouvernements et des médias de masse. Face à l’urgence climatique, l’hydrogène est apparu comme la source d’énergie bas carbone capable d’assurer l’avenir de nos mobilités (voiture, camion, train, avion, bateau etc). Rien qu’en France, l’État prévoit d’y investir 7 milliards d’euros sur dix ans, en accord avec des entreprises comme Total, ArcelorMittal, Engie, Airbus et Air Liquide. Le marché mondial est estimé à 130 milliards d’ici 2030, et 820 milliards à horizon 2050. Des sommes pharaoniques qui font de l’hydrogène un des plus gros enjeux économiques du siècle.

« La pile à hydrogène n’a rien de neuf, elle a d’ailleurs été abandonnée pour les panneaux solaires »

Marc Jedliczka, porte-parole de négaWatt, une association qui oeuvre depuis 2001 en faveur de la transition énergétique, tient à démystifier l’engouement autour de ce vecteur d’énergie. « Il faut garder à l’esprit qu’une voiture dite à hydrogène est un véhicule électrique dont la batterie est remplacée par une pile à combustible. Et cette pile, c’est une sorte de petit groupe électrogène qui n’a rien d’inédit. Elle vient de l’aéronautique des années 50 et a été abandonnée pour les panneaux solaires car elle coûtait cher et demandait trop de maintenance ». Loin d’être une énergie nouvelle, l’hydrogène est également polluant, contrairement à ce qu’affirme l’industriel Plastic Omnium qui compare les émissions d’hydrogène au contenu d’un verre d’eau. « Dire que l’hydrogène ne rejette que de l’eau est faux. En matière d’énergie, on ne regarde pas seulement ce qui se passe au pot d’échappement, mais tout le cycle de vie, du puits à la roue. Donc l’extraction, la fabrication, l’acheminement, la durée de vie, le recyclage » souligne le porte-parole de négaWatt

L’hydrogène, une pollution invisibilisée

Si les piles à hydrogène n’émettent pas de CO2, la production du gaz qui l’alimente est à 95% dépendante des énergies fossiles. Les procédés sont pour les profanes aussi complexes que polluants : les industriels passent par l’oxydation partielle du pétrole, la gazéification du charbon ou le reformage du méthane. Des méthodes destinées à raffiner les produits pétroliers, produire de l’ammoniac pour les engrais agricoles ou du méthanol pour la fabrication du plastique. « Les industries françaises du plastique, du pétrole et de l’ammoniac consomment environ 1 million de tonnes d’hydrogène. Au niveau européen, on est déjà à 10 millions de tonnes » précise Marc Jedliczka. Dans l’hexagone, cela représenterait 9 millions de tonnes de CO2 par an. Face à une production très carbonée, des alternatives se développent. Il existe déjà l’hydrogène vert issu des énergies renouvelables (solaire, éolien, hydraulique, méthanisation renouvelable), l’hydrogène jaune né de l’électricité nucléaire et l’hydrogène bleu produit par reformage de gaz fossile après capture des émissions. Une méthode contestée en ce que l’enfouissement des gaz peut occasionner des microséismes comme ce fut le cas à Salah en Algérie.

L’hydrogène vert, une piste d’avenir encore incertaine

Ironie de l’histoire, l’hydrogène est assez peu présent sur la planète bleue alors qu’il est particulièrement abondant dans l’univers. Il est néanmoins présent dans l’eau et peut être récolté par électrolyse de l’eau, c’est-à-dire un courant électrique qui sépare les atomes d’oxygène et d’hydrogène. Cette méthode permet de produire de l’hydrogène vert si l’électricité est renouvelable et de l’hydrogène jaune si elle est vient du nucléaire. « La solution c’est clairement l’électrolyse, mais c’est une technologie encore coûteuse, plus que le vaporeformage, la vieille méthode de production d’hydrogène » explique le porte-parole de négaWatt. Au-delà du coût, c’est aussi la gourmandise des électrolyseurs en métaux, en eau et en électricité qui pose problème. « À échelle industrielle, les quantités d’eau demandées restent assez faibles comparées à ce que demande l’agriculture par exemple. Cela dit, la demande en électricité est en effet importante, et c’est de sa provenance que va dépendre le prix et l’impact carbone de l’hydrogène ». Une électricité fabriquée à partir de charbon sera polluante là où celle venue du renouvelable sera soutenable. À titre d’exemple, l’Allemagne, dont l’énergie repose en partie sur le charbon, importe de l’hydrogène venu des fermes solaires géantes du Maroc, dans le Sahara. Le problème est que la production de ce gaz reste vorace en eau, à plus forte raison dans un pays très aride. L’hydrogène marocain se confronte ainsi aux manifestations de la soif qui se multiplient dans la région.

Quand l’hydrogène décarboné relance le nucléaire 

Les hydrogènes vert (renouvelable) et jaune (nucléaire) demandent de grandes quantités d’électricité et une production locale pour limiter l’importation et ce que certaines ONG appellent du néo-colonialisme. La France mise ainsi sur le nucléaire, en témoigne le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) qui s’est lancé l’année dernière dans la fabrication de petits réacteurs nucléaires modulaires pour produire de l’hydrogène par électrolyse. Emmanuel Macron a d’ailleurs officialisé la stratégie en décembre dernier, expliquant que « la filière nucléaire est essentielle au développement de l’ambition en matière d’hydrogène ». Il précise qu’ « aucun pays européen ne peut produire de l’hydrogène avec un mix électrique décarboné comme nous pouvons le faire grâce au nucléaire ». Le problème est que décarboner l’électricité par le nucléaire pose des questions de sécurité intérieure. Sur les 57 réacteurs existants, 46 auront atteint leur durée maximale de fonctionnement d’ici 2028, dû au vieillissement des composants irremplaçables comme la cuve du réacteur. L’État a d’ores-et-déjà demandé à EDF de chiffrer le coût de construction de six nouveaux EPR, des réacteurs nucléaires de troisième génération. Mais le quadruplement du coût de construction de l’EPR de Flamanville, passé de 3,3 à 12,4 milliards, cristallise les difficultés logistiques et économiques de ces chantiers. En Finlande, l’EPR d’Olkiluoto accumule douze ans de retard avec une facture qui a depuis triplée. Signe s’il en est qu’en matière d’énergie, il est plus aisé de pratiquer la fuite en avant que de questionner notre addiction au fossile. 

Romain Salas
Journaliste. Après une licence de droit à la Sorbonne et un master en médias et communication au CELSA, Romain tombe dans les charmes du journalisme et de l'écriture. Avec un tropisme fort pour l’écologie et la justice sociale, il imprègne dans ses choix éditoriaux un parfum d'engagement à la mesure des urgences de notre temps.

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