The Good : Pendant longtemps, climat et biodiversité ont été traités séparément. Comment Bpifrance accompagne aujourd’hui les entreprises pour intégrer ces enjeux dans leur stratégie économique et pas seulement dans leur reporting ?
Isabelle Albertalli : Notre point de départ, ce n’est pas le reporting. C’est l’action.
Quand on parle biodiversité avec une PME, on ne commence pas par des indicateurs abstraits. On parle de foncier, d’artificialisation, de matières premières, d’eau, de pollution, de déchets… et évidemment de carbone. En réalité, tout est intriqué.
Notre rôle, c’est d’abord de vulgariser. Beaucoup de dirigeants nous disent : “Je ne sais pas par où commencer.” Nous avons donc développé des diagnostics : biodiversité, décarbonation, éco-flux, éco-conception, adaptation aux risques… qui permettent de prioriser les actions.
L’idée est simple : on ne peut pas tout faire en même temps. On commence par ce qui a le plus d’impact. Et ensuite, si nécessaire, on finance.
The Good : Justement, quels sont les principaux freins que vous observez chez les dirigeants ?
Isabelle Albertalli : Le premier frein, c’est la complexité perçue. Le sujet paraît protéiforme, multi-paramètres.
Ensuite, il y a le manque d’expertise interne. Beaucoup de PME n’ont pas de responsable dédié. Et parfois, elles n’ont même pas la donnée.
Le financement est rarement le vrai sujet. Des prêts existent. La vraie question est : est-ce que l’entreprise peut absorber un surcoût ?
C’est pour cela que nous insistons sur une approche pragmatique : commencer par réduire les gaspillages. Sur l’énergie, l’eau, la matière, certaines entreprises économisent jusqu’à 60 000 euros par an en récurrent. Cette trésorerie dégagée peut ensuite financer d’autres transformations.
La transition commence souvent par de la performance opérationnelle.
The Good : On parle souvent d’un ralentissement côté réglementation. Observez-vous une transition à deux vitesses entre grands groupes et PME ?
Isabelle Albertalli : Je vais vous surprendre : je n’ai jamais vu autant de PME et d’ETI avancer aussi vite.
Nous avons créé en 2021 la communauté du Coq Vert. Elle rassemble aujourd’hui plus de 3 500 entrepreneurs engagés. Certains sont très avancés, d’autres débutent, mais tous veulent progresser.
Ce qui me frappe, c’est que lorsqu’un dirigeant de PME est convaincu, cela déroule très vite. La chaîne décisionnelle est courte. L’embarquement des équipes est plus direct.
Et surtout, ils pensent action avant reporting.
The Good : Quel rôle joue cette communauté du Coq Vert dans l’accélération ?
Isabelle Albertalli : Un rôle central.
Nous organisons une centaine d’événements territoriaux par an. Visites d’usines, ateliers, tables rondes, rencontres avec des grands donneurs d’ordre…
Les entrepreneurs repartent avec trois choses :
- Une idée concrète à mettre en œuvre dès le lundi suivant.
- De l’énergie.
- Des contacts.
C’est une écologie positive. On met en lumière ceux qui avancent. Et cela crée un effet boule de neige.
The Good : Si l’on se projette à 2030, qu’est-ce qui fera réellement basculer les entreprises ?
Isabelle Albertalli : La réglementation seule ne suffira pas.
On l’a vu : sans sanction forte, certaines obligations ne sont pas respectées. Et l’instabilité réglementaire récente crée de l’attentisme.
Je ne crois pas non plus à une “grande rupture technologique” salvatrice. Les solutions existent déjà. Le vrai enjeu est le passage à l’échelle.
Ce qui fera basculer les entreprises, c’est la résilience.
Résilience face aux risques physiques (crues, sécheresses), face aux tensions géopolitiques, face aux ruptures d’approvisionnement.
En 2022-2023, quand les prix de l’énergie ont explosé, les dirigeants se sont mobilisés immédiatement. Quand les chaînes d’approvisionnement sont fragilisées, ils cherchent à relocaliser.
Le climat devient un sujet stratégique dès lors qu’il touche au risque.
The Good : Vous insistez beaucoup sur l’économie de la fonctionnalité. Pourquoi ?
Isabelle Albertalli : Parce que c’est un changement de paradigme.
Passer de la vente d’un produit à la vente d’un usage, c’est une innovation économique majeure. Cela demande du courage et une certaine solidité financière pour tester, ajuster les KPI, sécuriser la marge.
Mais si nous réussissons cette bascule, nous changeons en profondeur la logique d’extraction.
The Good : Comment positionnez-vous Jour E en 2026 ?
Isabelle Albertalli : Jour E, ce n’est pas un salon classique.
C’est un événement festif et travailleur à la fois. Des ateliers où les dirigeants travaillent sur leur feuille de route. Une scène d’inspiration avec des experts, des artistes, des entrepreneurs. Et cette année, davantage de grands donneurs d’ordre pour favoriser les rencontres business.
Nous fêtons aussi les 5 ans du Coq Vert. Il y aura de la good vibe !
Notre ambition est simple : que les participants repartent avec de l’énergie, des idées concrètes et un réseau renforcé.
The Good : Un dernier mot ?
Isabelle Albertalli : On parle beaucoup de crise. Mais sur le terrain, ça bouge énormément.
Quand on voit ce que font certaines PME, on ressort optimiste. La transition n’est pas parfaite. Elle n’est pas uniforme. Mais elle est bien réelle.
Et elle avance !