E-commerce : faut-il rendre la livraison payante ?

L’essor du commerce en ligne et de sa livraison « gratuite » a des conséquences alarmantes sur la planète et l’emploi selon France Stratégie. Pour y répondre, l’organisme suggère notamment de rendre les livraisons payantes, d’imposer des normes de faible emballage et de mieux encadrer la construction de nouveaux entrepôts. De nombreuses entreprises ont déjà réagi par la signature d’une charte environnementale, sans que cette dernière soit pour autant contraignante.

1,5 milliard. C’est le nombre de colis envoyés en France en 2020 selon l’Arcep. Une hausse de 12 % par rapport à 2019 qui s’explique par les confinements successifs, mais aussi par la domination de certaines entreprises du e-commerce en matière de logistique et de coût. Mais on ne peut pas dire que le phénomène n’ait eu que des effets regrettables. Les habitants les plus ruraux n’ont plus besoin de faire 20 km de voiture pour récupérer leurs colis et, de surcroît, les livraisons sont assurées avec la même qualité en ville qu’à la campagne. Ceci étant dit, France Stratégie, un organisme d’experts rattaché à Matignon, révèle dans une récente étude de mars 2022 que le commerce en ligne a un impact social et environnemental particulièrement significatif, que ce soit en matière d’importation d’objets hors de l’Union européenne, d’entreposage ou de distribution. À plus forte raison que le volume des biens est considérable, et les acteurs nombreux. Il y a bien évidemment Amazon et le français Cdiscount en pole position, mais également les enseignes de grande distribution comme Leclerc, Carrefour, Fnac-Darty, ainsi que les opérateurs étrangers type Wish et Alibaba.

Les livraisons rapides accélèrent surtout le réchauffement climatique

Face à cette kyrielle de commerçants numériques, France Stratégie suggère un meilleur encadrement, qui passe d’abord par l’équité fiscale, certaines entreprises comme Amazon ne payant que très peu d’impôts en France. Au-delà du rôle central de la fiscalité, c’est aussi la question de la livraison sur laquelle l’étude insiste, dans la mesure où sa gratuité a été l’un des leviers principaux de la décision à l’achat en ligne ces dernières années. L’organisme propose à ce titre de rendre les livraisons payantes et de surtaxer les options express, notamment pour des raisons environnementales. Les experts plaident aussi pour informer les clients sur le bilan carbone des livraisons en fonction du délai sélectionné. Cet éclairage permettrait aux consommateurs de faire le lien entre vitesse de livraison et émissions de gaz à effet de serre, en écho à la pollution des transports du commerce en ligne en termes de CO2 et de particules fines. Avec 1,5 milliard de colis livrés en 2020, dont une grande partie à domicile, il devient urgent de mutualiser les livraisons et d’éviter les options instantanées, dont les trajets ne sont pas du tout optimisés. Il est également important que la livraison du dernier kilomètre – lorsque les colis entrent en ville – soit réalisée par une flotte de véhicules décarbonés, avec une mutualisation par points relais, suggère France Stratégie.

Un emploi créé par le e-commerce peut en détruire jusqu’à 4,5 

France Stratégie a confirmé que le boom du e-commerce participait à la destruction d’emplois chez d’autres acteurs du commerce. Selon les calculs du maire écologiste de Lyon Grégory Doucet, un emploi créé par Amazon détruit ailleurs 4,5 emplois de proximité, notamment dans le secteur du jouet et de l’habillement. Un calcul qui n’a pas été démenti par l’entreprise, mais qui ne prend pas en compte les emplois créés dans le secteur des transports et de la logistique. Mais ces destructions d’emploi ont un effet pervers : face à des marges dégradées, les entreprises concurrentes automatisent leur processus pour proposer des livraisons gratuites, et dégradent in fine l’emploi de la même manière que les grands acteurs. France Stratégie plaide ainsi pour une meilleure présence en ligne des petits acteurs afin de développer un commerce en ligne durable et  local. Autre enjeu constaté par l’organisme de Matignon, la croissance des entrepôts, qui consomme au global près de 1 % des espaces naturels, agricoles et forestiers français. Un problème d’artificialisation des sols qui va croître face à la course au gigantisme des distributeurs. À ce titre, l’organisme incite, dans un souci d’aménagement et d’urbanisme, à planifier au niveau régional l’installation des entrepôts, et à construire davantage sur d’anciennes friches industrielles.

Une partie des acteurs se mobilise sans s’engager

En juillet 2021, le gouvernement a proposé aux entreprises du e-commerce de signer une charte pour réduire leur impact environnemental. Quinze d’entre eux ont pris des engagements chiffrés, mais sans que ces derniers soient contraignants, ce qui signifie qu’en cas de non-respect, aucune sanction ne sera prise. Cela dit, l’initiative est encourageante et compte parmi elle Cdiscount, Fnac-Darty, Rakuten, Ebay, La Redoute, etc. Trois gros engagements sont envisagés. D’abord les emballages, qui devront être issus du réemploi et dont le volume devra être réduit en ajustant la taille du colis à celle du produit. Ensuite la livraison, dont les expéditions devront être mutualisées et avec une flotte de véhicules à faible émission. Enfin, l’information, qui devra permettre au consommateur de choisir le mode de livraison en fonction de son degré de pollution. Il y a quelques jours, de nouvelles entreprises (Leclerc, Boulanger, Leroy Merlin, etc.) ont également signé la charte. Ce n’est pas le cas d’Amazon et Carrefour, qui entendent faire cavalier seul.

Romain Salas
Journaliste. Après une licence de droit à la Sorbonne et un master en médias et communication au CELSA, Romain tombe dans les charmes du journalisme et de l'écriture. Avec un tropisme fort pour l’écologie et la justice sociale, il imprègne dans ses choix éditoriaux un parfum d'engagement à la mesure des urgences de notre temps.

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