17/03/2026

Temps de lecture : 4 min

« Derrière et devant la caméra, la RSE transforme tout l’écosystème », Laure Gauthier (Canal+)

Décarbonation des tournages, diversité des récits, accessibilité des contenus, formation des talents… Pour Laure Gauthier, directrice RSE de Canal+, la responsabilité n’est plus un engagement périphérique mais un levier stratégique qui transforme en profondeur toute la chaîne de valeur de l’audiovisuel.

The Good : Dans votre stratégie 2026, la RSE est présentée comme un pilier de la performance globale. Concrètement, comment passe-t-on d’une logique d’engagement éditorial à un véritable levier stratégique pour la croissance et la compétitivité de Canal+ ?

Laure Gauthier : Pour CANAL+, la RSE est un levier stratégique qui crée de la performance et renforce notre résilience dans un secteur audiovisuel en profonde mutation. Désormais présent dans près de 70 pays, solidement ancré en Europe et en Afrique et avec 15 000 collaboratrices et collaborateurs, CANAL+ déploie aujourd’hui une politique RSE structurée à l’échelle globale, et déclinée localement sur le plan opérationnel, en fonction des modèles économiques et des réalités terrain. C’est une RSE ancrée dans le business, pragmatique et créatrice de valeur, qui s’articule autour de deux axes complémentaires « derrière » et « devant » la caméra. 

Derrière la caméra pour oeuvrer à la décarbonation de l’industrie ainsi qu’à l’émergence de la prochaine génération de talents. Ces deux piliers se concrétisent par l’intégration de la RSE dès les phases amont de décision – qu’il s’agisse du lancement de projets technologiques ou de productions de contenus – ainsi que par le développement de l’écosystème des talents dans les marchés où nous opérons. 

Devant la caméra pour accroître l’accessibilité de nos contenus et pour garantir la diversité des représentations. Concrètement cela se traduit par des innovations testées avec des utilisateurs et utilisatrices en situation de handicap pour améliorer les fonctionnalités de l’App CANAL+ à travers des partenariats comme avec le Campus Louis Braille. Cela se traduit également par une vigilance accrue portée à la diversité des récits, des formats et des visages présents dans nos contenus grâce à des analyses de représentation et une sensibilisation menée avec nos équipes contenus à travers le monde. 

En conclusion, cette approche intégrée nous permet d’éviter une RSE de constat ou de communication : elle devient un véritable moteur de transformation.

The Good : Beaucoup d’acteurs parlent de storytelling responsable. Chez CANAL+, comment traduisez-vous concrètement cette idée dans les choix éditoriaux et la production de contenus : s’agit-il d’une ligne éditoriale assumée ou d’une transformation plus profonde des narrations ?

Laure Gauthier : Le storytelling responsable est une transformation en profondeur de notre manière de raconter les histoires. Nous voulons des récits ancrés dans les réalités locales, portés par celles et ceux qui les vivent réellement, et reflétant la diversité des sociétés où le groupe est présent. C’est pour cela que nous investissons massivement dans la formation aux métiers de la création audiovisuelle, afin de faire émerger des talents locaux qui permettront de renouveler les regards.

En 2025, ce sont 367 000 heures de formation qui ont notamment été dispensées par notre programme CANAL+ University, déployé dans l’ensemble des territoires francophones où nous opérons en Afrique. Un chiffre amené à grandir avec le déploiement dans les pays d’Afrique anglophone et lusophone où nous sommes désormais présents depuis l’acquisition de MultiChoice.

En Europe, cette dynamique passe par des partenariats structurants avec des écoles reconnues telles que la Cité Européenne des Scénaristes ou la CinéFabrique en France et la London Screen Academy au Royaume‑Uni. Cette démarche vise autant à diversifier les profils de celles et ceux qui créent les histoires qu’à enrichir les contenus que le public voit à l’écran. 

La force de CANAL+, ce sont ces histoires locales, profondément connectées à la diversité de nos audiences et à ce qui les touche. C’est ce qui rend nos contenus plus authentiques, plus singuliers et, au fond, plus puissants.

The Good : La décarbonation de l’industrie audiovisuelle est un chantier complexe. Quel est aujourd’hui le plus grand frein (technique, économique ou culturel) pour transformer durablement les pratiques de production ? 

Laure Gauthier : L’éco-production est possible : nous l’avons démontré en France, au Royaume-Uni et dans plusieurs pays où nos productions sont désormais systématiquement labellisées.

En France, 100% de nos séries premiums sont labellisées ECOPROD, le label créé par l’association éponyme dont nous sommes membre fondateur.

Depuis 2023, l’ensemble de nos films tournés au Royaume-Uni sont écoproduits et labellisés via Albert. Et cela ne se limite pas à ces territoires : nous venons d’obtenir le label ECOPROD pour le filmCONTROL de Robert Schwenke avec James McAvoy et Julianne Moore, tourné en Allemagne. 

Mais les réalités diffèrent selon les territoires, et certains marchés – notamment en Afrique – avancent avec des contraintes très spécifiques, notamment en termes d’alternatives vertes disponibles dans l’énergie ou dans les transports.

Notre rôle est d’accompagner, de former, d’embarquer nos équipes internes ainsi que nos sociétés de production partenaires pour que la sobriété devienne un réflexe partagé et non une contrainte isolée.

C’est dans cet esprit que nous travaillons actuellement avec nos équipes internes et ECOPROD sur l’adaptation d’un module de formation à l’éco‑production adapté aux réalités du continent africain. Ce programme nous permettra, à terme, de former l’intégralité de nos équipes travaillant sur la production de contenu en Afrique, ainsi que les partenaires locaux de production avec lesquels nous collaborons.

The Good : Canal+ vise notamment 80% de productions passant le test de Bechdel. Comment éviter que ces indicateurs deviennent de simples KPI symboliques et s’assurer qu’ils transforment réellement la qualité des récits et la diversité des regards ?

Laure Gauthier : Le test de Bechdel est un outil très utile, car il oblige à interroger la profondeur des personnages féminins et leur rôle réel dans les récits. Mais nous ne cherchons pas à l’appliquer à 100% des productions, car il ne doit jamais devenir un quota mécanique : certains formats, certains récits, certaines histoires ne s’y prêtent pas.

Ce qui compte, c’est l’interrogation qu’il suscite, et celle‑ci passe par la formation, l’accompagnement et le questionnement créatif de nos équipes. 

En 2025, nous étions au‑delà de l’objectif que nous nous étions fixés, notamment pour nos fictions et nos films français. Pour autant, notre ambition ne se résume pas à un indicateur. Pour nous il s’agit de faire de la représentativité un sujet incontournable dans les échanges avec nos partenaires de production et l’ensemble des équipes artistiques.

L’objectif n’est donc pas de cocher une case, mais bien de créer les conditions pour raconter des histoires qui intègrent naturellement plus de points de vue, plus de complexité et plus de diversité.

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