Alors que les signaux de bascule s’accélèrent – tensions géopolitiques, crises écologiques, fatigue démocratique – la question n’est plus seulement d’anticiper le futur, mais de savoir quel futur nous décidons collectivement de rendre possible.
Directeur de l’Institut des Futurs souhaitables, Mathieu Baudin accompagne depuis plus de dix ans organisations et dirigeants dans l’exploration des transformations systémiques et des imaginaires nécessaires à une transition profonde.
Dans cet entretien, il décrypte les signaux faibles les plus ignorés, interroge la fatigue du présent et appelle entreprises et décideurs à assumer une responsabilité historique : soutenir “la forêt qui pousse” pour faire émerger des futurs réellement souhaitables.
The Good : 2026 sera-t-elle une année de bascule ou de résistance au changement ? À partir de vos travaux à l’Institut des Futurs souhaitables, quels signaux faibles vous semblent aujourd’hui les plus déterminants pour la suite et les plus ignorés ?
Mathieu Baudin : 2026 est une année charnière. Probablement la dernière où nous avons encore la possibilité de nous organiser sans y être contraints. Nous sentons, depuis longtemps déjà, que la fin d’un monde n’est pas la fin du monde. Pourtant, certains puissants du monde ancien ne semblent pas accepter de le voir disparaître sans un dernier soubresaut.
En France notamment, l’horizon de 2027 et des élections présidentielles crée une zone de tension politique qui risque de transformer cette nécessaire métamorphose en adaptation sous contraintes. Dans tous les cas, quoi qu’il advienne, les résistantes et les résistants du monde d’après s’organiseront soit par choix, soit par nécessité. 2026 est une fenêtre de choix lucide.
Ce moment a au moins une vertu : les cartes sont désormais lisibles. Les forces réactionnaires nourrissent le dark enlightenment, les « lumières sombres ». Face à cela, celles et ceux qui œuvrent depuis des décennies à un monde plus équilibré peuvent assumer leur filiation avec l’esprit des Lumières, non pas comme une posture de domination, mais avec l’humilité de repenser la place de l’humain dans le vivant. La confrontation n’est pas simpliste, elle est archétypale : la défense d’un empire prédateur contre la protection d’une république universelle.
Le signal positif le plus ignoré se trouve à mon avis du côté des solutions. En France, en Europe et dans le monde, nous ne manquons pas de solutions. Elles existent, elles fonctionnent, elles sont déjà à l’œuvre partout. Nous manquons d’horizons. Nous manquons de nous dire où l’on va et où l’on va ensemble, ce qui est sans doute le projet politique qui nous manque. 2026 est précisément le moment pour le questionner. C’est aussi le bon moment de se rappeler cette jolie phrase de Sénèque : « Nul vent favorable pour celui ne sait où il va ».
The Good : Face à la polycrise, observe-t-on une fatigue du futur… ou au contraire une envie de récits plus sobres, plus désirables et plus ancrés dans le réel ? Quels imaginaires doivent, selon vous, absolument être déconstruits en 2026 ?
Mathieu Baudin : Je dirais que nous traversons surtout une profonde fatigue du présent. Un présent qui, s’il reste inchangé, n’est tout simplement plus viable. Et cette fatigue a paradoxalement un effet salutaire : elle réhabilite l’avenir.
Pendant des décennies, le modèle dominant semblait indépassable. Son angle mort était pourtant autant mathématique que biologique : l’illusion d’une biosphère infinie au service de notre système économique. Nous redécouvrons une évidence : nous ne sommes pas face à la nature, nous sommes le vivant. Ce que nous détruisons nous revient en retour, dans nos corps comme dans nos sociétés.
L’imaginaire à déconstruire en priorité est double. D’abord celui du statu quo, que le monde puisse continuer comme çà sans rien changer. L’autre, que demain serait inéluctablement une érosion du présent. Demain sera profondément ce que nous en ferons, c’est une affaire de volonté.
Libérer les imaginaires n’est pas un luxe : c’est un préalable. Dans la guerre des imaginaires à l’œuvre ici et maintenant, il s’agit de rappeler que Oui un futur noir est probable surtout si l’on ne fait rien, mais que Oui des futurs souhaitables sont possibles surtout si l’on y contribue.
The Good : Les entreprises parlent de plus en plus de “transition”, mais rarement de transformation culturelle profonde. Qu’est-ce qui bloque encore, selon vous, le passage à des modèles vraiment souhaitables et comment lever ces freins ?
Mathieu Baudin : La vraie question est celle de l’allocation de l’énergie-argent. Malgré les discours, les flux financiers alimentent davantage la forêt qui tombe que celle qui pousse. Parce qu’il n’y a pas de prime en la matière à être précurseurs ou tout simplement par ce que les habitus ne sont pas questionnés.
Les démarches de raison d’être des entreprises ont toutefois réintroduit une question essentielle dans la stratégie : à quoi contribuons-nous ? Si l’entreprise choisit le camp de la vie, elle œuvre non seulement pour quelque chose de plus grand qu’elle, mais aussi pour sa propre pérennité. Nourrir la forêt qui pousse n’est pas qu’un supplément d’âme car elle devient aujourd’hui une condition nécessaire de survie.
Nous entrons dans une forme de résistance du Monde d’Après. Comme en 1944, au moment où le Conseil National de la Résistance a eu besoin d’écrire les jours heureux sous le joug de l’occupant, il ne s’agit plus seulement de savoir contre quoi lutter, mais de se rappeler pour quoi on le fait.
The Good : Si vous deviez formuler un cap clair pour 2026, à destination des dirigeants, des communicants et des décideurs publics, quel serait-il ? Quelle responsabilité ont-ils aujourd’hui dans la fabrication (ou la réparation) de nos futurs collectifs ?
Mathieu Baudin : Il est à mon avis urgent de prendre le temps. Ne serait-ce que pour le comprendre. Ensuite il s’agit d’être lucide, en se rappelant que la lucidité n’est pas un synonyme de fatalité, mais qu’elle vient de Lux – la lumière. Et enfin, choisir consciemment ce à quoi l’on contribue.
Soutenir la forêt qui pousse n’est pas un acte militant, c’est une voie de salut.
Il y a cinq siècles, les Médicis – banquiers de l’Ancien Monde – ont financé les artistes tels Botticelli, Michel-Ange ou encore Léonard de Vinci. On se souvient d’eux non pour leur puissance financière, mais pour avoir incubé la Renaissance. Les décideurs d’aujourd’hui ont une place similaire à prendre : allouer leurs ressources aux forces de vie.
C’est une responsabilité historique. Et une opportunité rare : celle d’inscrire leur action dans la mémoire collective comme ayant contribué à participer en conscience à une nouvelle Renaissance.