03/02/2026

Temps de lecture : 3 min

Camille Étienne : “L’Antarctique est un territoire de résistance face à l’absurde”

Activistes, scientifiques et explorateurs lancent une campagne internationale pour protéger l’Antarctique. Objectif : transformer les preuves scientifiques en décisions politiques, et rappeler que défendre le vivant est aussi un acte de lucidité stratégique, à l’heure des crises écologiques et géopolitiques. Pour The Good, Camille Etienne explique l'importance de cette expédition.

C’est l’un des derniers territoires sanctuarisés de la planète. L’Antarctique n’appartient à aucun État et est, depuis le protocole de Madrid, dédié à la science et à la paix. Pourtant, cet équilibre fragile est aujourd’hui menacé par l’intensification des activités humaines, le réchauffement accéléré et la pression croissante sur les ressources marines, notamment le krill, base de toute la chaîne alimentaire antarctique.

Dans ce contexte, Under The Pole – organisation fondée en 2008 par Emmanuelle et Ghislain Bardout, dédiée à la compréhension et à la préservation des océans – lance, aux côtés de chercheurs, d’explorateurs et d’activistes dont Camille Étienne, une campagne internationale de mobilisation pour la création d’une aire marine protégée en Antarctique.

Cette mobilisation s’appuie sur le programme scientifique DEEPLIFE, mené avec le CNRS, qui documente pour la première fois des forêts animales marines jusqu’à 100 mètres de profondeur, des écosystèmes encore largement méconnus, mais essentiels au rôle de régulation climatique de l’océan Austral.

Au-delà de la science, la campagne vise à :

  • transformer les données scientifiques en leviers politiques concrets,
  • mobiliser citoyens, décideurs et États membres de la CCAMLR,
  • rappeler que la protection de l’Antarctique est un enjeu de responsabilité collective mondiale.

Car protéger l’Antarctique, c’est aussi préserver l’un des derniers espaces échappant -encore- à la logique d’appropriation et d’exploitation.

Nous avons échangé avec Camille Etienne, depuis le voilier d’Under The Pole où elle se trouve.

The Good : Vous participez à cette expédition avec Under The Pole. Qu’est-ce que représente pour vous l’Antarctique ?

Camille Étienne : C’est ma deuxième expédition avec Under The Pole, mais une première en Antarctique. C’est un site ultra-protégé, le seul continent qui n’appartient à personne. Il est dédié à la science et à la paix. Se battre pour le préserver dans un moment où le Groenland est convointé par Trump me semble vital.

The Good : Quels sont les objectifs scientifiques de cette mission ?

Camille Étienne : Le premier objectif est scientifique: les plongeurs plonge à plus de 100 mètres de profondeur, dans des conditions extrêmement difficiles, avec des plongées de trois heures pour découvrir des forêts animales marines qui n’ont jamais été identifiées par l’homme jusqu’à présent. On analyse ensuite les échantillons récoltés, d’éponges ou de gorgones. Ces forêts jouent un rôle d’oasis : ce sont des endroits ressources, où le vivant vient s’abriter.

The Good : Cette expédition résonne aussi fortement avec le contexte géopolitique actuel…

Camille Étienne : Oui. Face à l’actualité, on est vite envahi par les réactions, l’émotion, l’horreur. Tous nos garde-fous sont attaqués. Il faut se battre pour quelque chose dans le temps long, garder ses appuis. Personnellement, je ne me vois pas faire autre chose que défendre une cause juste.

The Good : Vous parlez souvent de “résistance”. Que signifie ce mot aujourd’hui ?

Camille Étienne : Le moment est tellement lunaire et improbable qu’entrer en résistance, aujourd’hui, c’est aussi être créatif. C’est refuser l’absurde. Que chacun prenne conscience de son niveau de responsabilité.

The Good : L’écologie reste parfois perçue comme un combat secondaire…

Camille Étienne : C’est une erreur majeure. L’écologie est un sujet extrêmement sérieux. Ce n’est pas une utopie molle pour sauver trois pandas. L’origine de beaucoup de conflits est écologique : on se bat pour des ressources naturelles. L’ordre stratégique mondial dévore de plus en plus de ressources.

The Good : L’Antarctique est aujourd’hui menacé par la pêche au krill. Pourquoi est-ce si problématique ?

Camille Étienne : Parce que le krill est la base de toute la chaîne alimentaire. Aujourd’hui, il est pêché massivement, notamment pour nourrir des saumons d’élevage, ou leur donner une couleur rose. C’est une absurdité humaine totale.

The Good : Comment continuer face à cette absurdité ?

Camille Étienne : Continuer, tout simplement. Parce que c’est juste. Malgré les attaques, malgré les différences. Et surtout, montrer autour de nous les victoires qui comptent, celles qui donnent de l’élan et embarquent sur la durée.

The Good : Les réseaux sociaux jouent-ils un rôle clé dans ce combat ?

Camille Étienne : Oui. Ce sont des canaux d’expression plus libres que les médias traditionnels, où le temps de parole est souvent limité. On essaie d’embarquer des personnalités, mais beaucoup ont peur du backlash. Pourtant, on a besoin de récits qui tiennent dans le temps.

Crédits photo : ©UTP_DEEPLIFE_Franck Gazzola

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