Quels changements derrière le brouhaha d’une « mode durable » ?

Découvert dans une récente trendsletter de l’agence créative Peclers Paris, le dernier rapport des Nations Unies « Durabilité et Circularité dans la Chaîne de Valeur Textile » nous questionne sur l’évolution de l’empire Mode dans sa conquête d’un horizon plus vert. Si depuis plus de 10 ans on entend parler de révolution à venir du prêt-à-porter et de la mode responsable, qu’en est-il vraiment ? Est-ce un leurre de penser qu’une telle industrie puisse réellement changer alors même que tout son succès se base sur des principes aux antipodes de ceux d’un monde durable ? Les jeunes pousses et autres pépites d’une mode Good doivent-elles suffire à nous convaincre ?

À en croire Peclers qui suit de très près le phénomène en collaborant à des ateliers de consultation d’experts et au lancement de l’Alliance des Nations Unies pour la mode durable, il ne fait aucun doute : « Ce n’est plus un secret : la mode durable sera la prochaine norme… ». Pourtant, l’impact de l’industrie du textile est toujours ahurissant en 2020 et le rapport délivré par le Programme Environnement des Nations Unies ne manque pas de le souligner. Pour rappeler le travail qu’il reste à faire pour atteindre d’ici à 2030 l’ODD 12 sur la consommation et production de l’Agenda pour le développement durable, un état des sinistres s’impose. L’impact de l’industrie textile sur le climat représente plus de 3,3 milliards de tonnes de gaz à effet de serre (GES) émis par an tout en consommant environ 215 milliards de litres d’eau. Produire 1 kg de textiles nécessite 0,58 kg de produits chimiques. L’industrie textile mondiale a de graves impacts sur nos écosystèmes, la culture mondiale du coton nécessitant environ 200 000 tonnes de pesticides et 8 millions de tonnes d’engrais par an, soit respectivement 16% et 4% de l’utilisation mondiale totale de pesticides et d’engrais.

Au niveau mondial, la phase d’utilisation représente également l’impact le plus élevé sur l’utilisation de l’eau douce, même si, en regardant cela du point de vue de l’empreinte de la rareté de l’eau, on constate l’empreinte la plus élevée de la production de matières premières, principalement la culture du coton. 36% de l’impact climatique du vêtement mondial provient de la phase de blanchiment / teinture et de finition lors de la production textile, suivie de près par la phase d’utilisation représentant 24%. Sans surprise, l’impact de l’industrie textile mondiale sur les ressources en eau (empreinte de pénurie d’eau) a sa part la plus élevée en Chine (34%), suivie de l’Inde (12%) et des États-Unis (5%). 

Bref, c’est l’hécatombe. Alors de quelle “prochaine norme” parle-t-on ? Les lois et autres mesures de régulations locales suffiront-elles à faire fléchir les gros industriels implantés aux quatre coins du globe ? Qu’en est-il de l’aspect humain de son impact ? Santé, conditions de travail et de rémunération catastrophiques, rien de neuf sous le soleil brûlant de la production textile. Derrière la belle étiquette de créatrices d’emplois, les grosses industries dénaturent non seulement les paysages mais aussi les communautés les plus précaires. En conclusion, les Nations Unies insistent sur l’importance d’un changement « systémique » pour remettre en question le modèle économique prédominant de la mode, et la sortie d’une industrie produisant du jetable à gogo. Pour ce faire, une gouvernance et des politiques renforcées pour conduire le changement. Les Nations Unis visent en ce sens à fournir un leadership et à convoquer les parties prenantes, en particulier développer des connaissances et des solutions pour avancer vers une chaîne de valeur textile durable et circulaire, tout en soutenant une gestion saine des produits chimiques. Après avoir décortiqué le rapport dans son ensemble, on constate simplement que, si les initiatives de contrôle et régulation se multiplient, les poids lourds savent toujours passer outre. Pourquoi ? Parce que tout s’achète. Et qu’ils possèdent. 

Évidemment, si l’heure n’est pas à la naïveté, elle n’est pas non plus au cynisme, et il est très encourageant de voir les Nations Unies s’engager à créer des synergies pour une démarche globale de transformation de l’industrie textile. Car si nous voulons la révolution de nos modes de consommation et production, l’échelle individuelle ou locale c’est bien, mais le mot qui touche au plus près de “radical” doit être “global”. 

Camille Lingre
Journaliste, ex rédac chef de The Good. Diplômée d’un Master en communication et journalisme, elle commence en agence de publicité chez DDB Paris puis intègre la rédaction d’INfluencia en 2017 et passe rédactrice en chef de The Good à son lanncement. Passionnée de littérature et engagée dans les luttes pour la justice sociale et la reconnaissance des minorités, elle est quitte en mai 2021 sa fonction de rédactrice en chef pour se consacrer au lancement de sa librairie.

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