Marie-Anne Debay, membre du C3D et responsable RSE du Groupe Albéa : “Il faut éradiquer le déchet et donc réduire, recycler et réutiliser”

Sur le podium des industries à l’ADN pas franchement good, on compte évidemment celle du packaging. Heureusement, certains savent investir du temps et des moyens pour se transformer. Leader mondial du packaging beauté, Albéa s’engage depuis 15 ans dans une politique RSE solide visant à construire et pérenniser une économie circulaire autour de sa production. Pour en savoir plus sur le parcours de ce mastodonte de l’emballage qui fréquente le plastique, le luxe et leur mutation de très très près, nous rencontrons Marie-Anne Debay, membre du C3D (Collège des Directeurs du Développement Durable) et RSE & Change Communication Manager du Groupe Albéa.

A l’instar de la mode, de l’automobile ou de la pétrochimie, l’industrie du packaging se doit de se réinventer. Reconnue par CDP (Carbon Disclosure Project) et EcoVadis comme actrice du changement, Albéa a plus d’une corde à son arc et ne compte pas sur une simple communication léchée pour amadouer le marché. Via le déploiement de nouvelles gestions des ressources plastiques, le recyclage et l’upcycling, la collaboration, la mise en place d’un rapport Développement Durable, ou encore la signature d’accords et d’engagements responsables comme le New Plastics Economy Global Commitment proposé par la fondation Ellen MacArthur en collaboration avec le Programme des Nations Unies pour l’environnement, Albéa fait son chemin vers l’économie circulaire et promet même 100% de packagings réutilisables, recyclables ou compostables d’ici à 2025. 

Rencontre confinée avec Marie-Anne Debay, membre du C3D (Collège des Directeurs du Développement Durable) et RSE & Change Communication Manager du Groupe Albéa pour mieux comprendre les enjeux de ce secteur, et la capacité des industries polluantes à se réinventer.

The Good : Comment s’imagine la transition écologique, sociale et solidaire d’un tel secteur sans passer par le greenwashing ? 

Marie-Anne Debay : Comme beaucoup d’autres secteurs, l’industrie du packaging doit accélérer sa transition durable, avec comme sujet central et prioritaire la gestion de la fin de vie des emballages. Il faut éradiquer le déchet et donc réduire, recycler et réutiliser. La réduction est bien amorcée avec l’allègement généralisé des emballages depuis 15 ans et l’utilisation de plus en plus systématique des outils d’analyse de cycle de vie et d’éco-conception. La réutilisation nécessite de repenser les usages, tout en continuant d’assurer la sécurité des consommateurs (contamination, etc), de casser les codes (le secteur du luxe par exemple) et de trouver des business models économiquement viables.

Concernant le recyclage, la loi Agec promet d’imposer le recyclage pour tous les emballages dont plastique d’ici à 2025, soit demain. Pour le secteur des emballages pour l’industrie de la beauté et de l’hygiène, l’enjeu est bien que les packagings beauté soient donc non seulement recyclables mais effectivement recyclés à échelle ! Des contraintes à prendre en compte dès la conception des packagings (ex : partie métallique à supprimer, encres noires qui perturbent le tri, etc). Pour d’autres emballages, il faudra repenser les usages, les designs, les outils de tri ou encore créer de nouvelles filières de recyclage.

Concernant l’utilisation de matières premières recyclées, il y a encore un gros travail de réglementation, de choix des matières et de définition des standards de matières recyclées qui est à mener. Et c’est particulièrement le cas pour le secteur de l’emballage beauté. Elipso, l’association professionnelle française des fabricants d’emballages plastiques et souples, estime à 80 millions d’euros sur 5 ans l’investissement nécessaire à la transition durable des usines basées en France de production d’emballage plastique du secteur de la beauté.

Tout ceci demande également un énorme effort de formation des collaborateurs, sur les sujets du développement durable, de l’éco-conception, des nouveaux usages et des nouveaux matériaux durables. Chez Albéa, en 2019 nous avons formé plus de 200 experts ACV dans les 14 pays où nous sommes implantés. Et également, auprès des clients pour les conseiller sur des choix d’emballages durables pertinents sur le long terme ! Nous travaillons de plus en plus sur le mode de l’entreprise étendue avec nos clients. Et cela se traduit par des co-développements innovants comme le tube laminé tout plastique recyclable avec Colgate, le tube à base de carton avec L’Oréal ou plus récemment le tube incorporant du plastique recyclé chimique avec Estée Lauder et Sabic.

The Good : Reconnue par CDP et EcoVadis, la politique RSE d’Albéa s’étoffe depuis plus de 15 ans déjà. Quels ont été les principaux enjeux et solutions concrètes y répondant, qui ont rythmé le déploiement de votre transition ?

M-A. D. : Chez Albéa, la RSE a d’abord pris racine au niveau local. Nos 32 usines sont très ancrées dans leur région et dynamiques au sein de leur communauté. Elles s’impliquent sur des enjeux sociétaux qui font du sens localement : l’accès à l’emploi pour les mères célibataires au Mexique, la formation des jeunes en France, ou encore la pollution de l’air en Chine.

Puis à partir des années 2000, le groupe a commencé à structurer une ambition RSE plus globale qui s’est traduite par la mise en place d’initiatives transversales comme l’éco-conception des emballages (2002), la charte achats responsables (2008), le code de conduite (2006) et notre 1ère feuille de route RSE en 2010.

The Good : Pour une transition effective et pérenne de nos industries, les outils de mesure de la performance doivent suivre. Avez-vous des résultats chiffrés et retours d’expérience à nous communiquer ?

M-A. D. :  Depuis 2 ans, nous publions de manière volontaire notre rapport RSE afin de communiquer de manière transparente sur nos objectifs, nos actions, notre progression et aussi nos difficultés. Aujourd’hui, réussir notre transition à 2025 vers l’emballage 100% responsable est notre priorité. Il s’agit ni plus ni moins que de réinventer toute offre produits : en clair, s’assurer que nos emballages soient valorisés en étant recyclés ou réutilisés, et ne deviennent pas des déchets. Nous parlons de 300 nouveaux produits lancés par an et d’un portefeuille de milliers d’emballages standard. 

En 2019, 13% de nos emballages produits étaient recyclables ou réutilisables et notre offre standard d’emballages durables a progressé de 62%. En 2020, nous avons investi près de 30 millions de dollars dans notre transformation durable. La route est encore longue. Nous étudions beaucoup de pistes d’innovation. Il n’y a pas de solution miracle. Certaines qui pourraient être des bonnes idées a priori s’avèrent de mauvais choix car les ACV montrent qu’elles sont au final plus émettrices de CO2 que prévu. D’autres nécessitent de travailler étape par étape, en boucles itératives pour trouver un vrai emballage responsable qui fasse du sens sur le long terme. Ce qui est sûr c’est que l’approche systémique, la collaboration et les co-développements avec des clients permettent d’avancer plus vite en termes d’innovations durables.

Bien sûr, nous continuons de ne faire aucun compromis sur nos fondamentaux que sont la sécurité et la santé de nos employés, les droits humains et l’éthique des affaires. La santé et la sécurité de nos salariés est depuis toujours la priorité. C’est un travail de longue haleine mené par le réseau des équipes EHS sur chaque implantation et en central. Leur travail nous a permis d’atteindre le zéro accident sur 30 de nos 32 usines en 2019.

Les acteurs de l’emballage, en particulier sur notre secteur, sont souvent beaucoup plus petits que leurs clients, moins internationaux. Nous disposons généralement de moins de ressources. Pour autant, nous sommes animés par des valeurs fortes, porteurs d’expertises et héritiers de longues histoires industrielles. Animer un système performant et durable demande des investissements importants qu’il n’est pas toujours facile de valoriser sur le marché aujourd’hui.

The Good : Quel impact peut-on observer de ces engagements sur l’aspect économique des marques que vous accompagnez ? 

M-A. D. : Aujourd’hui, les politiques d’achats des marques ne valorisent pas encore vraiment la performance RSE de leurs fournisseurs dans les appels d’offres. Au fur et à mesure que les contraintes réglementaires et légales se mettront en place, que les attentes des consommateurs seront de plus en plus pressantes, cela deviendra certainement bien plus le cas. Et bien sûr, les marques devront également traduire dans les faits leurs engagements pris comme les Science-Based Targets ou ceux de la New Plastics Economy de la fondation Ellen McArthur. Il est donc important pour nous, en tant que fournisseur, de nous assurer que les marques connaissent, comprennent et valorisent nos solutions durables et notre stratégie d’entreprise responsable car nous contribuons à leur propre performance RSE.

The Good : En 2020, quels sont vos objectifs et les mesures concrètes que vous comptez mettre/ou mettez déjà en place pour les atteindre ?

M-A. D. : Nous avons 11 initiatives RSE prioritaires pour 2020-2025 que nous avons identifiées en menant une analyse de matérialité auprès de clients, fournisseurs et salariés en 2018. Notre stratégie RSE 2020-2025 consolide les feuilles de route de ces 11 initiatives. Elle fixe des objectifs précis, des plans d’action et au minimum un indicateur de performance qui nous permet de suivre notre performance. 2020 sera notre première vraie année de reporting. Nous attendons les résultats avec impatience. La crise sanitaire aura bien sûr un impact sur nos prévisions. Certaines initiatives seront adaptées et d’autres accélérées mais nous faisons tout pour maintenir le cap.

Nos équipes et nos expertises sont mobilisées pour augmenter notre taux d’emballage plastique recyclable. Et nous continuons de renforcer nos mesures pour maintenir notre notation EcoVadis Gold.

The Good : Parmi les marques avec qui vous travaillez, quelles sont celles qui incarnent au mieux une profonde envie de transition ? Comment ? 

M-A. D. : Tous nos clients et leurs marques sont aujourd’hui engagés dans la transition durable par les engagements qu’ils ont pris ou formulés, par les réglementations qui évoluent, par l’attente des consommateurs, des investisseurs et de leurs employés. La relation client-donneur d’ordre évolue vers une relation plus partenariale. Cela se traduit pour nous par les co-développements vertueux avec les marques comme Estée Lauder, L’Oréal, Colgate ou Henkel par exemple.

Camille Lingre
Journaliste, ex rédac chef de The Good. Diplômée d’un Master en communication et journalisme, elle commence en agence de publicité chez DDB Paris puis intègre la rédaction d’INfluencia en 2017 et passe rédactrice en chef de The Good à son lanncement. Passionnée de littérature et engagée dans les luttes pour la justice sociale et la reconnaissance des minorités, elle est quitte en mai 2021 sa fonction de rédactrice en chef pour se consacrer au lancement de sa librairie.

Dernières publications

Voiture électrique la grande intox : Toute la vérité sur ce marché

Les véhicules électriques ne connaissent pas la crise et poursuivent une progression spectaculaire. Plus de 2 millions de voitures électriques et hybrides rechargeables écoulées dans le monde en 2018, en hausse de près de 70% sur un an. Comment expliquer cette progression de 110% au cours des trois dernières années au sein de l'UE alors que le nombre de points de recharge n'a augmenté que de 58 % sur la même période* ? La voiture électrique est-elle plus polluante qu’une thermique ? Comment sont fabriquées les batteries ? Marc Muller, ingénieur suisse expert dans la mobilité durable et CEO d’Impact Living, livre à The Good son analyse sans complaisance. Deux ans d’enquête lui ont permis de produire un documentaire explosif « A contresens » qui va sortir bientôt en France.

Coalitions, mouvements : à quand l’impact réel de ces projets de la com ?

Tandis qu'aujourd'hui même l'AACC organise la 10e édition de la Journée Agences Ouvertes avec un notamment un atelier "Communication & Transition Ecologique et Sociétale", la 2e édition des États généraux de la communication prépare sa sortie pour le 25 mars. Quant à la Filière de la Communication, elle dévoilait il y a peu ses sept engagements pour accélérer la transition, au même moment où douze acteurs du marketing et de la publicité se mobilisaient pour lancer le Mouvement de la Publicité Raisonnable. Le dire aboutira-t-il bientôt au faire ? Quels moyens derrière toutes ces synergies ?

Finance verte, investissement responsable : le nouveau credo du capital risque

Dans le flux continu de nouvelles peu réjouissantes qui font de 2020 une année cacophonique, un signal faible retient notre attention. A en croire les annonces d’investissements faramineux en cascade, il semblerait qu’un marché luxuriant obtienne de plus en plus les faveurs des gros portefeuilles. Lequel est-il ? Le Good, assurément.

Sébastien Pichot : « Les ressourceries sont un haut lieu de résistance écologique et sociale »

Sur les 2 milliards de tonnes de déchets produits chaque année dans le monde, 81% d’entre eux sont enfouis, incinérés ou laissés à ciel ouvert. Une brèche dans le mythe du recyclage qui a conduit les ressourceries de France à développer le zéro déchet, la réparation et la valorisation des objets. Résultat, 94% d’entre eux bénéficient d’une seconde vie, créant par la même occasion 27 fois plus d’emplois que la filière du recyclage. Un eldorado écologique et social qui pourrait devenir l’une des pierres angulaires de la transition.

Comment accélérer la transition vers une économie circulaire dans le secteur du BTP ?

Malgré une chute de son activité de 89% pendant le confinement, le secteur du bâtiment, quoique discret, est responsable de 39% des émissions mondiales et 27 % des émissions françaises de CO2*. Chaque année, il cause près de 300 millions de tonnes de résidus polluants, soit 75 % des déchets produits sur terre, et 45 % de la consommation énergétique. Bref, une arme de destruction massive dont l’impact fait réfléchir sur la notion de « construction ». Avec quoi et aux dépens de qui ? Comment investir l’espace et le transformer sans en faire pâtir la planète ? Pour en parler, nous rencontrons Myriam Tryjefaczka, Directrice Développement Durable et Affaires Publiques Tarkett EMEA, dont les ressources, idées et initiatives ne manquent pas pour changer la donne et donner du sens à la notion d’économie circulaire.