Les marques doivent-elles craindre les collectifs écologistes ?

De plus en plus de collectifs tentent d’entraver les activités économiques des marques afin de les mettre face à leurs responsabilités environnementales. Dernier cas en date, le groupe « La Ronce » dont les militants ont dérobé des milliers de bouchons de paquets de sucre pour dissuader les producteurs d’employer des insecticides tueurs d’abeilles. Une riposte redoutable contre laquelle les marques n’ont d’autres choix que de dialoguer.

On ne compte plus le nombre de collectifs écologistes qui mettent en lumière la responsabilité des marques dans la souffrance animale et le réchauffement climatique. On peut citer la campagne d’affichage de L214 contre l’élevage intensif de poulets chez Lidl, le sabotage des trottinettes électriques Lime par Extinction Rébellion ou encore les blocages fréquents des restaurants McDonald’s par Youth for Climate. Toute une série d’actions directes qui sont aujourd’hui renforcées par l’arrivée d’un nouvel acteur aux méthodes inédites. Un collectif dénommé « La Ronce » qui a lancé début octobre un appel national sur les réseaux sociaux visant à ôter massivement les bouchons des paquets de sucre des marques Daddy, Saint Louis et Béghin Say. Une action décentralisée et anonyme à partir d’un geste simple afin de lutter contre l’usage de néonicotinoïdes, des insecticides tueurs d’abeilles utilisés dans la culture de betterave et la fabrication du sucre blanc. 

« 55 000 paquets de sucre invendables »

Contacté par email pour garantir l’anonymat de ses membres, le collectif estime avoir ainsi rendu « 55 000 paquets de sucre invendables. Une perte nette pour les distributeurs, lesquels vont dans la majorité des cas reporter ce coût sur les marques ciblées en demandant des lots gratuits, ou en cessant de s’approvisionner chez elles de crainte de ne pouvoir écouler leurs marchandises ». Un manque à gagner significatif pour les marques en question auquel s’ajoute un coût réputationnel pour Daddy, Béghin Say et Saint Louis. « Les dirigeants tiennent davantage à leur image de marque qu’à leurs marchandises ».

Si ces méthodes peuvent choquer par leur radicalité, elles sont en l’espèce justifiées par « le lobbying acharné des marques de sucre pour réautoriser l’emploi des néonicotinoïdes » dont les effets sur le système nerveux des abeilles sont dramatiques. Pour rappel, 30% des colonies d’abeilles sont mortes en France durant l’hiver 2017. Une hécatombe d’autant plus alarmante que les abeilles jouent un rôle absolument primordial en matière de pollinisation et de reproduction des écosystèmes. La prudente Commission Européenne a déclaré à ce sujet que « la protection des abeilles est un enjeu important puisqu’elle concerne la biodiversité, la production alimentaire et l’environnement ». 

Se positionner pour éviter le déficit réputationnel

Face à ce sombre constat et au militantisme qui en découle, la marge de manœuvre des marques est réduite et la prise de position risquée. Sur Instagram, la marque Carrefour, particulièrement visée par « La Ronce », déclare en commentaire son refus de « cautionner cette méthode [de débouchonnage] et le gaspillage alimentaire qui l’accompagne ». L’enseigne explique être « persuadée que l’évolution des pratiques agricoles doit se faire en partenariat avec les producteurs ». Une posture modérée qui peut étonner au regard du vandalisme d’envergure nationale dont souffre le groupe depuis plusieurs semaines. En interne, le sentiment n’est pas tout à fait pareil. Selon un « proche des acteurs de la grande distribution », Carrefour et consorts sont réticents à se positionner davantage car ils craignent que ces actions diffuses et massives se développent un peu partout dans l’hexagone. Il faut dire que les enjeux économiques sont colossaux pour l’industrie française du sucre : la France en est le 1er producteur européen et a généré un chiffre d’affaires de 3,8 milliards en 2017 (filière betterave-canne-sucre). Un profit considérable et difficilement conciliable avec la protection des abeilles. 

Si la position publique de Carrefour semble équilibrée, elle contraste avec le discours interne. Une circulaire à destination des employés du distributeur a fuité, révélant qu’en cas de dégradation des paquets, ce sont les employés du magasin qui sont chargés d’interpeller l’individu, d’appeler les forces de l’ordre et de questionner la personne sur ses liens avec « La Ronce ». La circulaire va jusqu’à demander aux employés du magasin de porter plainte, rédiger un compte-rendu à la direction et informer le Responsable Régional de Sécurité. Un travail administratif conséquent qui semble peu en accord avec les missions d’une caissière ou d’un chef de rayon.

Dialoguer plutôt que réprimer

Pour l’instant, seul Carrefour s’est exprimé sur le sujet. Les autres marques/distributeurs ont jusqu’à maintenant souhaité garder le silence, bien conscients du coût réputationnel considérable dont ils pourraient souffrir. Selon un sondage Harris Interactive, 72% des Français disent s’être davantage intéressés aux enjeux environnementaux au cours des derniers mois. Dans un sondage Ifop, 56% des Français préfèrent « un pays qui va faire le choix d’un autre modèle de développement avec comme objectif la préservation des ressources naturelles » plutôt qu’une priorité donnée à plus de croissance et à la création d’emplois. Les marques ont ainsi tout intérêt à se remettre en cause en s’adaptant aux nouvelles exigences des consommateurs. À plus forte raison que les membres de « La Ronce » dépassent le cadre du simple collectif militant en circuit fermé. En un mois, la page Instagram du collectif a déjà récolté 22 000 abonnés. 

À la question de savoir quel est le modèle de « La Ronce », le collectif explique s’être nourri du militantisme suédois. « Dès 2007 en Suède, de nombreuses personnes se sont mises à dégonfler les pneus des SUV (Sport Utility Vehicle) pour critiquer les ventes toujours plus nombreuses de ces grosses voitures très polluantes. Ce mouvement a été tant suivi qu’il a lancé un débat national et permis une chute de 27% des ventes de SUV l’année suivante ». Une action nécessaire pour limiter le réchauffement climatique que le collectif n’assimile pas à de la violence. « Nous visons avant tout les plus grands pollueurs, ceux qui produisent toujours plus et détruisent le Vivant pour leur profit. Le cas des SUV déroge à cette exception, mais il s’agit de voitures de luxe inutiles en espace urbain et hautement polluantes ». En France, selon la WWF, les ventes de SUV ont été multipliées par 7 en dix ans, devenant la deuxième source de hausse des émissions de gaz à effet de serre, juste après le secteur aérien. Une impasse climatique et un manque de volonté politique – le gouvernement a refusé d’envisager une nouvelle fiscalité automobile – qui justifie selon les militants écologistes des actions directes et radicales. 

Romain Salas
Journaliste. Après une licence de droit à la Sorbonne et un master en médias et communication au CELSA, Romain tombe dans les charmes du journalisme et de l'écriture. Avec un tropisme fort pour l’écologie et la justice sociale, il imprègne dans ses choix éditoriaux un parfum d'engagement à la mesure des urgences de notre temps.

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