« La valeur n’est plus ce qu’elle était ! » Emmanuel Flattet (.Figures)

Le terme de « valeur » peut prendre des sens très différents. Retenons pour cet article la définition usuelle suivante : la valeur correspond à ce que représente qualitativement, financièrement, quantitativement ou encore symboliquement une chose ou une personne.


Si nous interrogeons un citoyen sur ce qui a véritablement de la valeur, il expliquera dans la plupart des cas que la famille, la santé, la qualité de vie, les liens sociaux comptent bien plus que la « valeur financière ». Certes préoccupé par l’érosion du pouvoir d’achat, il positionnera généralement l’accès au capital financier comme un moyen pour accéder à l’essentiel (l’éducation, la mobilité, l’accès aux soins…) et non comme une fin en soi.
Cette approche de bon sens, énoncée à l’échelle individuelle, se vérifie rarement dans le monde de l’entreprise.

L’observation des règles du jeu de la vie économique et sociale nous conduit à constater que la notion de valeur se résume pour l’essentiel à la notion de valeur financière. Comment valorisons-nous une entreprise si ce n’est en fonction de son patrimoine économique et de sa capacité à générer des revenus dans le futur ? Toute autre considération se voit généralement relayée à des niveaux anecdotiques.

Avec l’avènement de nos économies modernes et mondialisées, le développement et la préservation du capital financier représente de fait l’essentiel de ce que nous appelons communément la « valeur ». Cette prépondérance du capital financier s’est notamment traduite par l’asservissement des autres « capitaux » et notamment le capital naturel. La prospérité économique de la plupart des entreprises s’est en effet construite en puisant de façon déraisonnée dans notre capital naturel commun. Les matières naturelles issues de nos sols et sous-sols, l’eau, l’air, l’espace, les océans… ont rendu des « services » considérables à nos entreprises modernes pour un prix dérisoire. La gratuité étant souvent la source des abus les plus coupables, ce capital naturel, source de la vie sur terre, se trouve aujourd’hui menacé de toutes parts… et cela nous conduit logiquement mais tardivement à mesurer sa valeur immense.

Le préjudice subi par le capital naturel s’avère d’une telle ampleur que c’est bien le système dans sa globalité qui est désormais menacé : comment envisager une activité économique et encore moins une quelconque prospérité économique sur une planète qui n’est plus propice au maintien de la vie humaine ? Ainsi, la perspective palpable que l’Humanité est en train de se saborder à brève échéance fini par (enfin) reposer sérieusement la question de la valeur. Il est grand temps d’abandonner cette vision extrêmement étriquée de la valeur et d’envisager tout autrement ce qui fonde notre développement. A ce titre, la pratique quotidienne de mon métier d’expert-comptable est un poste d’observation (et d’action !) privilégié.

Premier constat, les tentatives se multiplient depuis quelques dizaines d’années pour redonner de la valeur au capital naturel et l’introduire véritablement dans l’équation économique. Certains tentent de développer des modèles qui tendent à monétiser le capital naturel. Par exemple, la tentative de déterminer la valeur tutélaire de la biodiversité vise à estimer la valeur des services écosystémiques fournis par les habitats naturels[1].D’autres testent, non sans difficultés, la détermination de coûts de maintien : plutôt que d’essayer de déterminer ce que la nature nous rapporte, il s’agit de déterminer combien il faudrait dépenser pour la maintenir dans un état satisfaisant. Notons que les CENP (les Coûts Ecologiques Non Payés) sont évidemment impressionnants, qui traduisent notre dette écologique commune depuis que l’Homme s’est approprié la quasi-totalité des espaces naturels en tentant de construire la prospérité de l’espèce[2]. Différentes initiatives en matière de comptabilité triple capital – qui émanent pour l’essentiel des Grandes Ecoles et Universités -, au-delà de leurs choix méthodologiques spécifiques, visent exactement de la même façon à rééquilibrer le poids relatif entre le capital financier, naturel et humain. Autant d’approches pour redonner sa valeur au capital naturel, mais toujours des chiffres considérables dont ne nous savons pas toujours quoi faire sur le plan pratique ! De nature optimiste, j’aime à croire que cette effervescence annonce une profonde réinvention de la valeur dans notre économie.

Second constat, le poids relatif des acteurs économiques qui ont décidé de rechercher un équilibre entre les capitaux financiers, naturels et humains augmente sensiblement. Ainsi la boussole de la stratégie des organisations se complexifie et se stabilise. Les organisations qui historiquement ont fait le choix de la recherche d’un équilibre entre les capitaux financier, humain et naturel, comme notamment les acteurs de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) ont le vent en poupe. L’ESS pèse désormais 10% du PIB et 14% des emplois privés en France. Ce rééquilibrage entre les capitaux s’opère bien au-delà du secteur de l’ESS. Des entreprises du secteur concurrentiel adoptent, avec une sincérité et des résultats certes très hétérogènes, des démarches transformantes. Réinvention de la raison d’être, adoption d’un statut d’entreprise à mission, obtention de certifications ou de labels exigeants constituent autant de pas en avant qui visent à (re)considérer l’impact social et environnementale de l’organisation.  

Loin de se résumer à de la cosmétique, cette démarche bouscule notamment les modalités de partage de la valeur entre les différentes parties prenantes. Elle devient d’autant plus intéressante qu’elle s’avère massive, un nombre croissant de dirigeants intégrant le fait qu’il s’agit d’une question de survie. L’illustration la plus simple et la plus marquante est me semble-t-il la remise en cause de la valeur de certains actifs considérés jusqu’alors comme « porteurs » d’une valeur robuste et pérenne.Prenons quelques exemples.

La sortie des énergies fossiles dans un futur proche est inéluctable. Aussi la remise en cause des activités qui dépendent immédiatement de l’abondance et d’un prix raisonnable de ces mêmes énergies fossiles est également immanquable et des profondes mutations vont s’opérer.Conséquence directe,  des actifs  – des éléments clés du patrimoine de nos entreprises – vont perdre l’essentiel de leur valeur dans un laps de temps qui s’annonce très court.La mise en évidence d’actifs « échoués » (« Stranded Assets » ou « Failed Assets » en anglais) commence à être prise très au sérieux et constitue désormais un risque diffus et systémique, même si encore mal appréhendé.L’exemple des actifs industriels de la pétrochimie est marquant mais le  « grand chambardement de la valeur financière » ne va pas s’arrêter là.Si l’on regarde de plus près, filière par filière, se sont finalement la plupart des actifs qui sont concernés, pris en tenaille entre deux mécanismes principaux. La transition vers un monde bas carbone, ou plus largement compatible avec « les limites planétaires »,  va nécessiter des mutations profondes dans toutes les filières : énergie, transport, habitat, loisirs… La valeur des infrastructures et plus largement des modèles d’affaires qui ne sont pas alignées ou « alignables » rapidement avec une économie décarbonée s’avère menacée.

Autre mécanisme déjà à l’œuvre, l’érosion du capital financier des biens et des activités situés dans des zones qui vont devenir impropres à la vie humaine ou qui vont profondément être transformées.  Quelle valeur pour l’appartement dans une station de ski sans neige ou pour la villa normande située à 1 mètre au-dessus du niveau de la mer ?

Bien que différentes, les causes de ces dévaluations massives annoncées sont finalement toutes liées à la remise en cause de notre système productif : soit directement, du fait de la sortie des énergies fossiles, soit indirectement, comme conséquences de la crise écologique produite par le même système productif.

Les certitudes s’effritent, nos référentiels sont sérieusement bousculés et des déplacements de valeurs considérables se mettent en place. Manifestement, ce qui s’annonce n’est pas un simple soubresaut d’un système que nous pourrons ajuster à la marge.  Nous sommes bien face à un changement profond, vital.

Les dirigeants vont devoir réagir vite. Ma conviction est qu’il faut en premier lieu élever le niveau de lucidité, de compréhension et d’analyse. La transition qui s’opère ne peut être envisager ni comme une mode, ni comme une nouvelle opportunité business. Adapter ou réinventer les modèles d’affaires devient une priorité.  Ce cheminement et cette démarche radicalement nouvelle permettra de rediriger au plus vite les investissements vers des actifs compatibles qui conserveront ou développeront leur valeur dans une économie soutenable que je souhaite voir émerger rapidement.


[1] Une première tentative du calcul de la valeur tutélaire de la biodiversité, intitulée Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes, a été réalisé en 2009 par le Centre d’analyse stratégique (CAS) (Chevassus-au-Louis et al., 2009).

[2] À la suite du Grenelle de l’environnement, le ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie (Medde) a entrepris une réflexion sur les indicateurs susceptibles de compléter le PIB. La demande a d’abord porté sur l’élaboration d’un PIB vert. Mais devant la difficulté de définir cette notion et les désaccords théoriques soulevés par sa construction, des travaux ont été engagés sur une voie plus modeste. Ils portent sur l’évaluation des coûts non payés qui auraient permis d’éviter la dégradation de l’environnement ou de réparer les dommages constatés. Ces coûts non payés, une fois estimés, ont vocation à être intégrés à certains agrégats de la comptabilité nationale. Il s’agit par exemple d’évaluer le coût permettant de retrouver une qualité de l’air sans dommage pour la santé. Seule la fraction de coût qui n’est pas supportée aujourd’hui à cette fin doit être comptabilisée comme CENP.

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