Jean-Philippe Courtois, Live For Good : “ Il faut savoir faire preuve de résilience face aux montagnes russes de l’entrepreneuriat social”

L’état des lieux est sans appel : un marché du travail ultra saturé, une jeunesse diplômée ambitieuse, une multiplication des innovations digitales, une croissance continue des capacités et de la maîtrise de la data, et une urgence écologique, sociale et solidaire. Partant de ce quadruple constat, Live For Good s’engage depuis 2015 dans l’entrepreneuriat social et l’accélération de la révolution technologique via l’incubation de projets vertueux portés par les moins de 30 ans. Dans un contexte de crise sans précédent, quels impacts sur ces projets florissants ? Rencontre avec Jean-Philippe Courtois, co-fondateur de Live for Good.

Dans le domaine de l’entrepreneuriat social et de la start-up à impact, Live for Good détonne. Association familiale co-fondée par Pascale, Aurore, Romane et Jean-Philippe Courtois, Live for Good est née dans l’intention de rendre hommage à leur fils et frère disparu, Gabriel, fondateur de la plateforme visant à collecter des fonds pour construire des maisons en Malaisie. Que ce soit dans le domaine de l’alimentation comme la santé, la tech, les mobilités durables ou l’inclusion sociale, en 2020, Live for Good accompagne plus de 70 leaders positifs dans la construction de leur start-up à impact social ou environnemental. Mais dans le contexte de crise actuelle : comment l’incubation de jeunes pousses à impact s’organise-t-elle ? La Covid-19 rebat-elle les objectifs et possibles d’un monde entrepreneurial florissant ? Certains secteurs sont-ils plus propices à l’entrepreneuriat social ? Entreprendre est-il toujours envisageable face à un monde en crise protéiforme ? Pour en parler, nous rencontrons Jean-Philippe Courtois, co-fondateur de Live for Good.

The Good : Pouvez-vous nous raconter l’intention de Live for Good et le cadre de sa mise en pratique concrète ?

Jean-Philippe Courtois : L’entrepreneuriat social constitue un formidable levier pour répondre aux grands enjeux sociaux et environnementaux que sont pauvreté, cohésion sociale, chômage, changement climatique, tout en permettant de développer des compétences indispensables en 2020 et dans le futur…. Chez Live for Good, nous sommes convaincus que les jeunes et les entreprises sociales ont un rôle clé à jouer pour impulser une nouvelle forme de leadership et bâtir ainsi un monde plus juste, solidaire et durable. Notre vision de la transformation positive du monde passe par l’émergence et le développement d’une nouvelle génération de leaders positifs qui entreprennent pour le bien commun. La diversité étant source d’inclusion, de cohésion et d’innovation, nous veillons à rendre nos programmes les plus accessibles possibles, y compris pour des jeunes qui, de par leur origine sociale, leur situation géographique ou encore leur niveau d’études, sont éloignés des dispositifs de formation ou d’accompagnement. Depuis 2016, Live for Good a ainsi sensibilisé et formé plus de 3 500 jeunes, accompagné 208 startups à impact positif et fédéré une communauté de plus de 300 acteurs engagés (coachs, experts, entrepreneurs, partenaires)

Pour concrétiser cette ambition, nous avons développé 2 programmes et 1 Prix. Le Programme Génération Impact : à travers des expériences d’entrepreneuriat social prenant la forme d’ateliers (quelques heures) et de mini-parcours (quelques semaines). Le Programme Entrepreneur for Good : un programme de 12 mois pour révéler le potentiel de jeunes entrepreneurs et accélérer leur projet d’entreprise à fort impact social ou environnemental (du recyclage de nos déchets au lien intergénérationnel en passant par la reconquête de la biodiversité et la lutte contre l’exclusion des publics précaires). Enfin, Le Prix Gabriel : remis chaque année à 5 lauréats, le Prix Gabriel reconnaît et récompense chaque année ces « leaders positifs » qui entreprennent pour le bien commun.

The Good : Quels sont les principaux enjeux liés à un business tourné vers l’économie sociale et solidaire ?

J-P. C. : Il faut savoir faire preuve de résilience face aux montagnes russes de l’entrepreneuriat social. C’est-à-dire être capable de concilier « viabilité économique » et « impact social », ce qui constitue un vrai challenge : chaque entrepreneur social doit veiller en permanence à maintenir cet équilibre. Dans ce secteur, bien souvent les délais de maturation d’un projet vont être plus longs que pour un projet classique. Il y a aura plus de retours à prendre en compte pour impliquer toutes les parties prenantes et les phases d’itération seront donc plus complexes. Il faut savoir faire preuve de beaucoup de patience pour mener à bien son projet.

C’est aussi un défi au niveau du modèle économique. Il faut redoubler d’ingéniosité pour en bâtir un qui soit au service de l’intérêt général, mêlant des ressources parfois hybrides (prestations, dons, subventions, etc.) pour parvenir à concilier business et impact. Associer à cela des montages juridiques parfois complexes pour concrétiser sa mission sociale.

Enfin, il faut réussir à mesurer l’impact de leurs activités pour en prouver l’efficacité. Ce n’est pas toujours chose aisée pour eux de savoir si les résultats observés découlent uniquement de leurs actions ou non. Une fois cela établi, il faut aussi qu’ils parviennent à capitaliser et valoriser cet impact pour générer des revenus pour leurs entreprises. 

Prenons l’exemple de Simplon, entreprise tech fondée par Frédérique Bardeau proposant des formations au code pour les personnes en réinsertion professionnelle. Il n’était pas question pour eux de facturer le prix de leur formation (des milliers d’euros) à des publics éloignés, souvent peu solvables (comme les personnes ayant le statut de réfugié ou des personnes en situation de grande précarité) … Ils ont su démontrer la qualité et l’efficacité de leur formation pour trouver un emploi et ainsi intéresser d’autres acteurs en capacité de payer pour le compte de leurs bénéficiaires : Pôle Emploi, les Régions, les OPCO, les entreprises privées…

The Good : Parmi les projets que vous avez jusqu’à présent accompagnés, quelle jeune pousse fait particulièrement votre fierté et pourquoi ?

J-P. C. : En 2018 nous croisons la route de Marius Hamelot, jeune architecte et engagé dans la nécessaire transition écologique. Face au constat alarmant de la pollution plastique, il décide de créer Le Pavé, un matériau d’éco-construction créé à partir de déchets plastiques, 100% recyclé et recyclable. Il a été lauréat de notre Prix Gabriel et nous l’avons ainsi accompagné pendant plus d’un an et nous continuons de le suivre aujourd’hui. 

Sa progression a été impressionnante. En seulement 3 ans Marius et son équipe ont levé plusieurs centaines de milliers d’euros pour développer leur projet. Ils ont notamment été retenus pour fabriquer et équiper les futures piscines olympiques (sièges, revêtement). 

Je pense aussi à Ophélie Vanbremeersch qui a été l’une de nos plus jeunes accompagnées. À seulement 18 ans elle a lancé ZAC, une start-up sociale qui repense complètement le cycle de vie des lunettes de vue pour en limiter le gaspillage et pour les rendre accessibles aux plus démunis. Je pense également à l’un de nos lauréats 2018, Aimé Galmi. Un génie, passionné d’informatique et cofondateur de Bakhtech, une agence de développement web qui lutte pour rendre internet accessible à toutes et à tous. Autiste Asperger, il connaît la discrimination et a décidé de faire de son combat l’inclusion numérique pour les personnes avec certains handicaps.

The Good : Quels sont les secteurs qui vous étonnent par leur capacité de transformation ? Comment ?

J-P. C. : Ces dernières années nous avons vu émerger des tendances lourdes en matière de création d’entreprise dans l’entrepreneuriat social. Par exemple, l’économie circulaire qui se structure et se professionnalise de plus en plus sous l’impulsion d’acteurs comme Phenix ou Too Good To Go sur le gaspillage alimentaire par exemple.

La Tech for Good a également connu un essor important. La technologie est de plus en plus utilisée par les entrepreneurs pour répondre aux problématiques à la fois environnementales mais aussi sociales : elle permet aux agriculteurs de mieux comprendre leurs sols et de gérer leurs stocks de façon optimale (Jaya), elle permet de limiter l’isolement des personnes âgées (360 Odyssée) ou encore de dématérialiser les tickets de caisse pour en limiter l’impact écologique (SIFapp).

The Good : Comment la crise Covid-19 a-t-elle affecté Live for Good et votre rapport à l’incubation de start-up à impact ? De nouveaux enjeux apparaissent-ils depuis l’annonce de la reprise d’un confinement ?

J-P. C. : La crise du Covid-19 a mis à rude épreuve la capacité de résilience de nos entrepreneurs, mais aussi la nôtre. Nous avons ré-appris à accompagner des start-up à l’ère du tout distanciel et avons été forcés de digitaliser une bonne partie de notre programme… Un projet en réalité bien antérieur à cette crise, puisque depuis 2016 déjà Live for Good a investi dans la création d’une plateforme interne permettant de centraliser et digitaliser tout le suivi de nos start-up : un outil bien utile en cette période.

Nous ne sommes cependant pas les principaux concernés par cette crise. Nos entrepreneurs sociaux font face à de nombreux défis communs à n’importe quel entrepreneur : problème de trésorerie, arrêt brutal de toute prospection possible, annulation de contrats … 

Mais les entrepreneurs sociaux rencontrent aussi des problématiques spécifiques. A l’image de Benoît et Louis, co-fondateurs de Tirelires d’Avenir, une solution de soutien financier aux jeunes adultes en situation de grande précarité qui ont vu s’accroître considérablement la précarisation de leurs bénéficiaires.

La période est donc très difficile, mais elle a également été vecteur d’innovation et d’agilité pour beaucoup de nos entrepreneurs. A l’image de Maxime de SunnyCare qui a transformé sa machine de distribution de crème solaire pour festivaliers en borne de prévention Covid-19 distributrice de gel hydroalcoolique. Ou encore Matthieu fondateur de GobUSe et Clarisse fondatrice de FabBRICK, qui ont mutualisé leurs solutions pour proposer une brique de construction en masques chirurgicaux recyclés.
L’enjeu pour nous va donc être de continuer à soutenir au mieux nos entrepreneurs malgré ce deuxième confinement en prenant en compte les stades d’avancement de chacun et donc les différentes conséquences que peut avoir cet isolement forcé sur leur projet. C’est une période de prise de conscience généralisée, les gens sont plus à l’écoute de la transition écologique et des inégalités sociales qui émergent… Charge à nos jeunes pousses de transformer cette crise en opportunités avec Live for Good à leur côté pour les aider dans cette démarche et faire émerger ainsi une nouvelle génération de leaders positifs qui entreprennent pour le bien commun.

Camille Lingre
Journaliste, ex rédac chef de The Good. Diplômée d’un Master en communication et journalisme, elle commence en agence de publicité chez DDB Paris puis intègre la rédaction d’INfluencia en 2017 et passe rédactrice en chef de The Good à son lanncement. Passionnée de littérature et engagée dans les luttes pour la justice sociale et la reconnaissance des minorités, elle est quitte en mai 2021 sa fonction de rédactrice en chef pour se consacrer au lancement de sa librairie.

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