Extinction d’enseignes : quand le parkour fait dans la convergence

Depuis quelques mois, de jeunes « traceurs » éteignent les enseignes lumineuses de leur centre-ville. Des actions longtemps cantonnées au périmètre stricto écolo militant et dont la démocratisation esquisse une forme inédite de convergence des luttes.

Qui eût pensé que le parkour pouvait servir la cause environnementale ? Qu’un art du déplacement et du franchissement d’obstacles en milieu urbain allait renouveler l’action directe des militants écologistes ? Née dans les années 90 à Lisses en banlieue parisienne, la discipline ne portait à l’origine d’autres revendications que celles de l’agilité et de la vitesse. Trente ans plus tard, après le film Yamakasi, le parkour et le free-running (son petit frère plus acrobatique) sont devenus des sports mondialement connus. La viralité des vidéos de collectifs comme Storror qui cumule sur Youtube plus de 800 millions de vues en atteste. 

Une pratique engagée

Le parkour s’est démocratisé dans les années 2000 et avec lui, un certain engagement des « traceurs », nom donné aux amateurs de déplacement urbain. Fin 2020, plusieurs vidéos de jeunes sportifs en train d’éteindre des enseignes lumineuses circulent sur les réseaux sociaux. À Rennes, Paris, Toulouse et Marseille, les mêmes sauts sont lancés pour réduire le gaspillage d’électricité et la pollution lumineuse. Car depuis 2013, un arrêté national oblige les magasins à éteindre leurs devantures entre 1h et 6h du matin. Cela concernerait selon Les Echos 3,5 millions d’enseignes et permettrait d’économiser l’équivalent de la consommation d’électricité annuelle de 370 000 ménages. Une réglementation très peu respectée selon l’association France Nature Environnement tant la nécessité d’être visible semble vitale. Un manque de bonne volonté que le Wizzy Gang de Rennes a découvert par des militants écologistes : « Nous avons découvert une vidéo de la chaîne YouTube « Partager c’est sympa », qui mettait en lumière des initiatives qui voyaient le jour un peu partout en France, qui consistaient à déambuler dans les rues la nuit, en se munissant de grandes perches et autres bâtons, pour éteindre les lumières des commerces. On s’est demandé comment nous pouvions mettre le parkour à contribution dans cette démarche » explique à L’Info durable Mathieu. Une inspiration venue de collectifs comme Rallumez les étoiles, Les veilleurs de nuit ou Le Clan du Néon, et dont le Wizzy Gang est le premier représentant dans le milieu du parkour.

Éteindre pour sensibiliser

Pour éteindre une enseigne lumineuse, les « traceurs » repèrent les interrupteurs qui servent aux pompiers à couper le courant en cas d’incendie. « Ils sont généralement à trois mètres et quelques de hauteur, juste à côté de l’enseigne du commerce » précise Mathieu. Contrairement aux militants écolos, les adeptes du parkour doivent évaluer l’élan nécessaire pour atteindre le bouton, voire dresser un itinéraire d’escalade. Le lendemain, le commerçant pourra allumer sans encombre son enseigne en passant par le même boîtier. « Depuis le début de ces opérations, on a constaté la différence, il y avait beaucoup moins d’enseignes allumées dans Rennes ». Au-delà de l’extinction d’enseigne, les membres du Wizzy Gang tentent d’échanger au maximum avec les commerçants. Mathieu considère que dans 98% des cas, ces derniers sont compréhensifs car de plus en plus sensibilisés aux enjeux écologiques. La pratique reste d’ailleurs non violente, non dégradante et en faveur d’un meilleur respect des lois en vigueur. 

Un mouvement national

À Paris, le collectif On the Spot a repris les codes de leurs homologues rennais en éteignant les enseignes autour de Châtelet. Même son d’interrupteur dans le centre-ville de Toulouse où les « traceurs » revendiquent l’inspiration du Wizzy Gang. À Marseille, un amateur de parkour a partagé sur TikTok une vidéo d’extinction d’enseigne qui a été visionnée plus de 300 000 fois. Il précise dans la légende que les policiers de la BAC l’auraient vu intervenir, mais n’auraient pas réagi. La dimension écologique, couplée au caractère spectaculaire du parkour, produirait un certain enthousiasme dont ne bénéficient pas toujours les militants habituels. Ces jeunes sportifs n’en sont pas moins engagés à leur façon. « C’est une démarche humaniste d’une génération qui n’attend plus que les choses viennent d’en haut », ajoute Mathieu. Une certaine forme de convergence des luttes qui nourrit nos imaginaires et sensibilise le grand public à la problématique cruciale du réchauffement climatique. 

Romain Salas
Journaliste. Après une licence de droit à la Sorbonne et un master en médias et communication au CELSA, Romain tombe dans les charmes du journalisme et de l'écriture. Avec un tropisme fort pour l’écologie et la justice sociale, il imprègne dans ses choix éditoriaux un parfum d'engagement à la mesure des urgences de notre temps.

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