Agnès Weil, Directrice DD Club Med : « le tourisme est capable du meilleur et du pire »

Club Med développe depuis plus de 70 ans une offre de séjour tout compris dans des villages implantés aux quatre coins du globe. En 2005, l’entreprise crée une Direction du Développement Durable pour intégrer au mieux les aspects sociaux environnementaux à son modèle. Mais le tourisme en club à l’étranger peut-il jamais être responsable ? En 2020, alors que les prises de conscience sur l’impact du tourisme se mêlent à une crise économique et sanitaire sans précédent, comment l’entreprise gère-t-elle ces enjeux ? Comment les inscrit-elle dans sa démarche RSE ? Et laquelle est-elle exactement ? Peut-on parler de crise quand on sait que la clientèle Club Med est loin d’être majoritairement dans le besoin ? Rencontre avec Agnès Weil, Directrice du Développement Durable et du Mécénat, Déléguée générale de la Fondation d’Entreprise du Club Med, et membre du C3D. 

The Good : Quels sont les principaux enjeux de la transition écologique, sociale et solidaire auxquels doit faire face le tourisme ? Des spécificités liées à ce secteur ?  

Agnès Well : Le tourisme est aux confluents de très nombreux enjeux puisqu’une semaine de vacances,  c’est une «  tranche de vie » : on y retrouve le logement, l’alimentation, les loisirs, et tous les équipements sous-jacents, nécessaires à ces services. Et bien sûr les transports, avec en particulier la question du transport aérien. Le tourisme est aussi un secteur sensible parce qu’ il peut parfois représenter symboliquement une sorte de microcosme des enjeux planétaires : sur le plan environnemental un espace touristique est un bel endroit que l’on voudrait préserver et qui peut subir une forte pression démographique concentrée dans le temps et dans l’espace – à l’instar de notre planète sur les quelques décennies en cours – et les conséquences qui en résultent. Par ailleurs sur le plan social le tourisme, s’il n’est pas cause des inégalités du monde, peut les donner à voir d’une façon plus sensible, en particulier en faisant se côtoyer comme rarement riches et pauvres, ou habitants des pays du nord et habitants des pays du sud…Une des spécificités du développement durable appliqué au tourisme est donc la multiplicité des sujets, et leurs interconnections.

Concrètement , il est donc normal de voir chacune des dimensions de la transition écologique et solidaire se décliner, à un moment ou à un autre et selon les lieux, dans l’agenda de la transition touristique : climat, biodiversité, enjeux liés à l’eau, pollution par le plastique, mais aussi maltraitance animale, économie circulaire et circuits courts, construction durable, achats responsables, vivre ensemble et solidarités locales, bien-être au travail, égalité des chances,..pour ne citer qu’eux !

Mais il existe aussi des responsabilités et des opportunités relevant des imaginaires à construire : les acteurs du tourisme et du voyage,  parce qu’ils aident les gens à se projeter vers le rêve et un monde « idéal », ont aussi un rôle à jouer dans l’évolutions des représentations qu’il contribuent à façonner : il peuvent et ils doivent aider à écrire des récits de futurs qui soient à la fois durables et désirables.

The Good : Si Club Med assure penser à la nature depuis sa création, ses démarches RSE ont réellement commencé en 2005. Quel a été le point de bascule qui lui a fait s’engager en ce sens ?

A.W. : Si c’est en effet en 2005 que la Direction du Développement Durable a été créée et que la démarche s’est structurée , de nombreuses actions et « façons de faire » relevant d’une vision durable avaient cours avant cette date. Mais ce n’était pas toujours connu, et les bonnes pratiques, si elles étaient nombreuses, n’étaient pas pour autant systématiques .

Or les enjeux devenaient de plus en plus aigus : les progrès devaient donc aller plus vite pour rester en phase avec l’époque. La pression des réglementations, de la société civile; les évolutions, des mentalités côté clients et salariés, la loi NRE demandant un reporting sur les actions menées ont, tous ensemble, aidé à convaincre du bien fondé d’une démarche pilotée et structurée. C’est la mise en perspective de tous ces arguments qui a fait basculer les choix vers une accélération des engagements, plutôt qu’un seul d’entre eux.

The Good : Depuis la création de cette Direction du Développement Durable, quels changements majeurs du secteur et plus particulièrement de cette entreprise avez-vous pu observer/insuffler ?

A.W. : Dans le secteur, j’ai pu observer durant ces quinze ans une évolution de la prise de conscience des enjeux, régulière mais assez lente, avec une diffusion progressive de démarches partant du terrain : on a vu fleurir des expérimentations concrètes variées, et parfois un peu anecdotiques, mais également le développement  des certifications de tourisme durable : celles-ci ont aidé de nombreux opérateurs, petits ou grands, à adresser les enjeux d’une façon peut être moins « glamour »  mais plus complète. Beaucoup d’initiatives sectorielles et de coalitions d’entreprises et d’organisations ont aussi émergé durant cette période, nationales ou internationales, sur le thème général du tourisme durable ou sur des sujets précis comme le  gaspillage alimentaire, le bien-être animal, l’élimination du plastique, etc. 

Plus récemment les sujets de l’aérien et de ses impacts ainsi que du surtourisme (donc de l’acceptabilité locale et globale du tourisme) sont montés très forts et beaucoup de professionnels qui étaient jusqu’à il y a peu dans une posture de défense, si ce n’est de déni, prennent aujourd’hui très au sérieux et abordent très concrètement la question du climat.

Au Club Med, sur ces 15 ans l’ensemble des sujets cités plus haut a été incorporé aux feuilles de route qui se sont succédées. Aujourd’hui par exemple, l’objectif est que toutes les nouvelles constructions soient certifiées, et qu’au niveau de la gestion opérationnelle, 100% des villages soient labellisés Green Globe en 2021. On peut noter aussi le partenariat lancé en 2009 avec l’ONG AGRISUD, qui vise à accompagner en gestion de leur exploitation ainsi qu’en techniques agro-écologiques des petits producteurs autours de nos Villages, afin qu’ils puissent répondre aux standards pour approvisionner le Club Med et ainsi à accéder à ce débouché important et régulier, et souvent sortir de la précarité grâce à ce pas franchi. Ce partenariat a d’ailleurs été retenu par l’Organisation Mondiale du Tourisme parmi les bonnes pratiques exemplaires du secteur.

The Good : Un développement local et durable du tourisme qui ne dénature pas les paysages, comment ça marche ?

A.W. : Le sujet ne dépend pas des seuls investisseurs et opérateurs touristiques ; quand on parle de paysages, on parle d’approches systémiques, intégrant tous les acteurs et secteurs concernés par ce territoire ; c’est donc un sujet de politique locale, voire nationale. Par exemple, la capacité de charge d’une destination doit être prise en compte très en amont par les décideurs ; la réglementation peut encadrer la hauteur des bâtiments, leur aspect, les matériaux utilisés, imposer des études d’impact sur les paysages, etc.

Un autre levier est la qualité de la concertation avec les riverains et du débat public, qui peuvent, s’il y a une vraie écoute et s’ils sont bien menés, apporter des améliorations sensibles aux projets.

Le Club Med, qui a su depuis 70 ans s’implanter dans des sites réputés parmi les plus beaux du monde, a développé depuis l’origine une sensibilité au respect de la biodiversité et des paysages, qui lui est reconnue. La faible emprise au sol de la partie bâtie par rapport à l’espace global des sites sur lesquels nos Villages sont construits, l’appui sur la culture et les savoir-faire locaux en matière d’architecture (ce qui n’exclut pas une réinvention, mais inscrite dans une histoire locale), la certification Breeam, leader mondial de l’éco-certification de la construction de bâtiments (ou équivalent selon les régions du monde), la conservation ou la réimplantation de la végétation endémique, en sont des illustrations. Par ailleurs des partenariats avec des associations environnementales locales permettent également de progresser dans la gestion du patrimoine naturel.

Paradoxalement, le tourisme est capable du meilleur et du pire : la bétonisation à outrance est un exemple repoussoir, mais l’activité touristique peut, inversement, avoir un rôle de conservation d’espaces naturels, de paysages, ou de pratiques culturelles. Ainsi en Malaisie, la forêt tropicale primaire est préservée sur des dizaines d‘hectares au sein du Village Club Med de Cherating , alors qu’alentour les plantations de palmiers à huile l’ont remplacée, à perte de vue. De même au Brésil, où le Village de Rio das Pedras préserve –  des centaines d’hectares de la forêt Mata Atlantica .

The Good : Depuis quelques années, la prise de conscience collective de l’urgence climatique et de la nécessité de repenser ses modes de vie de manière plus locale appelle le tourisme à se repenser. Pour certains, voyager moins et moins loin. La crise n’aidant évidemment pas, comment pallier ces mutations des aspirations et emmener Club Med dans une Good transition ?

Depuis bien avant la crise en cours, nous sommes convaincus que le tourisme de demain, celui qui demeurera, sera sobre en émissions de carbone, économe en ressources, respectueux des pays et des hommes et largement bénéfique aux communautés d’accueil. Le Club Med avait réalisé en 2006 la première ACV (Analyse en Cycles de Vie) d’un village de vacances et en 2019 il a réactualisé et complété le calcul de son empreinte carbone pour poursuivre l’engagement dans une trajectoire de réduction de ses émissions de GES. 

Concrètement, cette réduction passe par la diminution des émissions de CO2 au travers de l’implantation, de la construction et de l’opérations de nos villages ; les leviers principaux étant l’énergie utilisée directement par les bâtiments, et l’alimentation. Pour les transports, le nombre de km parcourus pour arriver à destination par jour de séjour donne un bon estimateur de « l’intensité carbone » de ses vacances.

Il faut donc encourager nos clients à privilégier des séjours d’autant plus longs qu’ils sont lointains, les inciter à préférer des modes de transports plus doux et des séjours locaux, poursuivre le développement de nouveaux villages à proximité de nos bassins émetteurs de clientèle (comme dans les Alpes, ou en Chine avec Club Med Joyview, ou encore au Canada prochainement).  La crise complique certaines choses mais paradoxalement en accélère d’autres : les gens voudront voyager moins mais mieux, ou redécouvrir des destinations plus proches. De plus, les changements profonds qu’elle implique dans les façons de travailler laisseront des traces : il y a fort à parier que  la frontière entre temps travaillé, temps télétravaillé et temps de détente sera moins nette, ce qui ouvrira la voie à des séjours plus longs car hybrides.

The Good : Éco-construction, innovation verte, gestion durable, défense de la production locale : pouvez-vous nous donner les objectifs chiffrés de la feuille de route RSE Club Med pour l’année et celle à venir ?

Nous avons identifié une douzaine d’indicateurs clés pour permettre au comité de direction générale de piloter les progrès de la feuille de route. A titre d’exemple,  les objectifs de certification de l’ensemble des nouveaux resorts à la construction devraient être tenus (100% à partir de 2021) malgré le contexte, de même que le plan de suppression du plastique jetable ; l’objectif de 100% du parc labellisé Green Globe qui était prévu pour fin 2021 ne sera peut-être atteint qu’en 2022, selon les dates auxquelles les villages réouvriront. Les projets de soutien à l’agriculture paysanne et à l’agroécologie poursuivent leur développement (en moyenne un nouveau programme par an) comme prévu dans la trajectoire cible.

Camille Lingre
Rédactrice en Chef The Good. Diplômée d’un Master en communication et journalisme, elle commence en agence de publicité chez DDB Paris puis intègre la rédaction d’INfluencia en 2017 et passe rédactrice en chef adjointe en 2020. Passionnée de littérature et engagée dans les luttes pour la justice sociale et la reconnaissance des minorités, elle est co-fondatrice d’une club de lecture et podcast féministe et membre de l’association de journalistes AJL.

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