Source : pour un écosystème média et culturel féministe et engageant

En France, seulement 11 des 100 plus grandes entreprises de la culture sont dirigées par des femmes alors qu’elles sont majoritaires dans ce secteur. Une discrimination dont s’empare l’incubateur culture et médias Créatis pour lancer Source, un programme gratuit destiné aux entrepreneuses de l’écosystème média et culture. Rencontre avec Emilie Friedli, directrice générale de Créatis pour parler entrepreneuriat, féminisme et parité. 

The Good : Quel a été le point de bascule qui a fait naître Source ? Des données permettant un état des lieux concret de l’entrepreneuriat au féminin ?  

Emilie Friedli : Le point de bascule, c’est le constat que les femmes qui entreprennent et que l’on accompagne dans notre incubateur ont des besoins spécifiques auxquels nous ne répondions pas suffisamment, notamment la visibilité, la confiance, et les financements.  

Et puis il y a des chiffres concrets qui démontrent que l’entrepreneuriat féminin est dans une situation alarmante. Un exemple : au rythme actuel, il faudrait attendre 2090 pour atteindre la parité dans l’entrepreneuriat féminin. C’est le constat du Boston Consulting Group et de SISTA, un collectif qui se bat pour obtenir plus de mixité dans l’écosystème numérique. Par ailleurs, lorsque les femmes entreprennent, elles développent des entreprises de petites tailles ou individuelles (seulement 15% des PME sont créées par des femmes) et elles peinent à trouver des financements. Toujours d’après SISTA, seulement 2% des fonds levés le sont par des start-up créées par des femmes.

Cette sous-représentation et ces difficultés se retrouvent également dans les secteurs de la culture et des médias. Nous manquons de données chiffrées à propos de ces secteurs, mais nous avons, avant de mettre en place une politique volontariste au sein de notre incubateur, pu constater la trop faible place accordée aux femmes. Et lorsque les chiffres existent, ils sont édifiants : on sait par exemple que seulement 14% des entreprises dans le secteur de la musique sont créées par des femmes.  

The Good : En quoi la formation Source diffère-t-elle de celle initialement proposée par Creatis ?

E. F. : La formation est pensée pour répondre aux besoins qui ont été exprimés par nos entrepreneuses. Nous avons donc insisté sur un accompagnement tourné vers l’affirmation de soi-même (aisance à l’oral, partage d’expérience avec des entrepreneuses, parrainage, etc.), la recherche d’une meilleure visibilité (média training, réseaux sociaux, réseau, etc.) et la quête de financements, bien sûr.  

Pour la première fois, nous avons mis en place un dispositif de mentorat pour les femmes qui intégreront le programme d’incubation. Ce dispositif a été pensé pour permettre à ces dernières de mettre en place des relations stimulantes et bienveillantes, en leur offrant un espace d’échanges confidentiel. Un dispositif très proche, MEWEM, existe pour le secteur de la musique. Il est également partenaire de Source.

Nous allons également organiser de nombreuses rencontres avec des entrepreneuses chevronnées qui viendront faire part de leur expérience, et incarner des parcours très différents. Ces rencontres permettront de briser l’image stéréotypée de l’entrepreneur ou de l’entrepreneuse, et leur permettre de prendre conscience qu’il y a de multiples manières de se lancer dans l’entrepreneuriat.  

The Good : Depuis quelques années, les programmes destinés à soutenir et mettre en avant l’entrepreneuriat au féminin se multiplient. Comment se distingue votre programme des solutions proposées par la concurrence ? 

E. F. : Selon moi ce qui distingue ce programme c’est d’abord sa spécialisation dans les secteurs de la culture et des médias, ce qui va permettre aux entrepreneuses de Source de développer des réseaux spécifiques.  

Ce programme se différencie également en mobilisant une communauté de femmes engagées : des manageuses comme Laurence Le Ny, directrice de l’écosystème des startups et industries créatives chez Orange, des entrepreneuses comme Mélissa Bounoua, fondatrice de Louie Média, des expertes comme Elisabeth Laborde, qui a lancé sa société de conseil, ELILA, ou des journalistes comme Nassira El Moaddem. Une partie de cette communauté travaille déjà au quotidien dans notre résidence située dans le 11ème arrondissement de Paris. Si la situation sanitaire ne s’aggrave pas, les entrepreneuses du programme Source auront régulièrement accès à ce lieu. Il rassemble actuellement environ 150 entrepreneurs et experts de la culture et des médias et il est le véritable catalyseur de notre communauté. Nous y accueillons par exemple actuellement Lire Magazine, le magazine Têtu ou le studio de podcast Louie Média. Mais aussi de nombreux experts : designers, développeurs, formateurs dans les nouveaux médias, juristes, etc.  

Je dirais que nous nous différencions également car nous souhaitons à travers ce programme accompagner des femmes issues de milieux sociaux très divers et ayant des parcours très variés, ce qui n’est pas habituel dans les dispositifs d’accompagnement classiques.  

Enfin ce programme est gratuit, en partie financé par le Fonds Social Européen, ce qui est un atout indéniable, et permet à des publics très différents de postuler.  

The Good : Quelles sont vos attentes et objectifs pour cette première année d’incubation et formation ?  

E. F. : Nos attentes pour cette première année sont les suivantes : concernant les projets accompagnés, nous souhaitons accueillir 10 projets en Prépa (un programme d’un mois et demi pour passer de l’idée au projet) et 10 projets en Incubation (un programme de 6 mois pour développer son projet).  

Le prochain cycle (Prépa/Incubation) qui débutera en octobre 2021 permettra d’accompagner des promotions plus importantes (20 projets en prépa et 15 en incubation).  

Nous espérons également pouvoir étendre ce dispositif à l’échelle nationale dans un second temps, car il est actuellement réservé aux franciliennes.  

The Good : Face à un sexisme ordinaire si profondément enraciné dans la culture entrepreneuriale, à quelle autre solution peut-on penser pour changer la donne de manière durable ? (Sensibilisation, quotas ?) 

E. F. : Face à la situation que nous avons décrite plus haut, évidemment ce type de programme est indispensable et répond à un véritable besoin (nous avons reçu plus de 150 candidatures alors que l’appel à candidature se clôture le 11 mars). Mais nous devons aussi, pour permettre aux porteuses de projet de se lancer, imaginer davantage de moments (événements, programmes, rencontres) qui pourraient convaincre celles qui aimeraient se lancer mais n’osent pas franchir le pas. Dans le cadre du programme Source, nous allons essayer d’ouvrir un maximum de rencontres au grand public. 

Ensuite il faudrait davantage sensibiliser les financeurs aux stéréotypes de genre, et faciliter l’accès aux financements, par exemple en conditionnant certaines aides à la parité. Il est essentiel de se poser la question de la place des femmes dans le cadre des plans de relance actuels. C’est justement ce que fait l’une de nos résidentes, Rebecca Amsellem, fondatrice de la newletter Les Glorieuses, qui milite pour une relance économique féministe.  

Camille Lingre
Journaliste, ex rédac chef de The Good. Diplômée d’un Master en communication et journalisme, elle commence en agence de publicité chez DDB Paris puis intègre la rédaction d’INfluencia en 2017 et passe rédactrice en chef de The Good à son lanncement. Passionnée de littérature et engagée dans les luttes pour la justice sociale et la reconnaissance des minorités, elle est quitte en mai 2021 sa fonction de rédactrice en chef pour se consacrer au lancement de sa librairie.

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