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    Numérique écologique : une transition du digital s’impose

    En 2020, le numérique est responsable de 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (plus fort que le transport aérien et ses 2%). La forte augmentation des usages avec 10 milliards de mails (0,2g de Co2/mail) échangés par heure et l’explosion du streaming vidéo (300 millions de tonnes de Co2 dans le monde) laisse présager un doublement de cette empreinte carbone d’ici 2025. Comment aider les entreprises à aller vers plus de sobriété numérique face à un télétravail qui explose ? Faut-il arrêter d’envoyer des emails ? Doit-on favoriser le reconditionnement ? Faut-il revoir notre façon de concevoir nos sites internet ? Interview croisée avecInès Leonarduzzi, Présidente de Digital for the Planet, et Hélène Sagné, Présidente de Digital Green.

    The Good : Dans un contexte où le télétravail et le e-commerce sont en pleine explosion le numérique écologique est-il possible pour une entreprise ?

    Inès Leonarduzzi : Le numérique écologique est parfaitement possible pour une entreprise car le premier foyer de pollution numérique dans le monde sont les entreprises. Nous avons énormément de marge de manœuvre. Il y a beaucoup d’actions sur plein de points à activer pour avoir un impact positif sur le plan numérique.

    Hélène Sagné : il est déjà souhaitable car par définition, il y aura un accroissement de la digitalisation des entreprises. Le numérique écologique n’est pas uniquement l’usage du digital des salariés pour communiquer, il y a un autre pan du numérique à adresser telle que la communication et la production numérique des entreprises vers leurs clients.

    The Good : Quel gaspillage numérique, selon vous, une entreprise pourrait-elle réduire facilement ?

    Inès Leonarduzzi : La pollution numérique environnementale se divise en trois catégories : la fabrication, l’acheminement et l’achat des appareils électroniques, les usages (stockage de données, envoi de mails, les requêtes internet en continu) et la gestion des D3E (déchets d’équipement électriques et électroniques). Une entreprise peut agir sur le plan de ses achats en poussant une chaîne de valeur beaucoup plus positive : le reconditionnement. La fabrication d’un appareil électronique représente 65 % de l’impact environnemental. Sur le plan des usages, nous savons optimiser l’impact énergétique notamment dans le stockage de données et activer des plans de réduction ou de compensation pour atteindre les objectifs de neutralité carbone.

    Sur le champ du recyclage, j’ai eu l’occasion de travailler sur le plan législatif avec l’assemblée et le CSOEC. La fiscalité aujourd’hui n’encourage pas l’écologie numérique car elle pousse plutôt à renouveler tous les deux ans le parc d’équipements. En attendant qu’on régule cette anomalie législative, les entreprises doivent trouver des moyens d’optimiser leur fiscalité mais aussi revoir le circuit des déchets électroniques. 70% des D3E des pays développés se retrouvent dans des décharges sauvages dans les pays émergents alors que c’est interdit par la convention de Bâle. Ils profitent de l’ambiguïté de nomenclature en les envoyant comme produits usagés et non comme déchets. Heureusement des filières de réemploi plus structurées et plus transparentes se sont créées comme Recommerce et Back Market. Si je le pouvais, j’appellerais à un plan social écologique pour que les entrepreneurs meurtris par la crise puissent recréer des entreprises autour du reconditionnement ou travailler avec l’aide du gouvernement sur les enjeux de l’illectronisme (illettrisme numérique). Emmaüs Connect et plein d’autres font bénéficier les parcs IT usagés à des français de tout âge pour se connecter et lancer leur projet d’entreprise.

    Hélène Sagné: Il y a deux grands leviers pour une entreprise : le premier est lié à la frugalité dans la production digitale non nécessaire de ses services . Le deuxième levier est celui de l’éco-conception pour diminuer l’empreinte environnementale des outils numériques et digitaux indispensables. Il convient d’optimiser la présence des entreprises sur le digital sur leurs outils froids (type site internet ou applications) mais agir aussi sur les prises de parole ou communication sur les réseaux sociaux.

    On peut diminuer jusqu’à 40% l’empreinte carbone d’un site internet en jouant à la fois sur 4 leviers différents : les leviers d’UI (design, couleurs, polices de caractères), les leviers d’UX pour optimiser les parcours, les leviers techniques (développement, minimisation du code), et enfin les leviers qui touchent à l’hébergement.

    The Good : Comment une entreprise peut calculer l’impact écologique de son numérique ? Y a-t-il des outils disponibles en open source à sa disposition pour passer à l’action ?

    I.L. : J’avais été la première à lancer un outil pour mesurer l’impact énergétique lié aux activités numériques. Ça s’est révélé particulièrement complexe. On est toujours sur des enjeux de R&D. Il existe des outils mais qui sont dépareillés car on ne trouvera pas une solution clé en main mais certaines entreprises qui sont mes clientes vont savoir adresser une source d’énergie pour un type d’équipement et nous établissons ensuite une feuille de route et par un calcul savant sortir un résultat global. Mais c’est encore très difficile à mettre en place car les entreprises disposent de gouvernance complexe et n’ont pas toujours la capacité à agir sur tous ces points de consommation comme les data centers qui parfois ne leur appartiennent pas.

    H.S. : il y en a deux principaux : EcoIndex est open source et donne une mesure avec une retranscription carbone et consommation d’eau avec une note de A à G (comme l’immobilier). Sa note est orientée sur une charge en octet du site et sur les échanges entre le serveur et le site.

    Un deuxième outil est Greenspector qui fonctionne avec des licences. Il monitore en bout de chaîne la consommation électrique sur le device de l’utilisateur. Il apporte une meilleure finesse dans l’analyse pour voir comment améliorer ces 4 leviers dans la note globale. Digital Green utilise la combinaison des deux outils pour optimiser les solutions d’impact carbone en jouant sur tous les leviers en même temps mais aussi en impliquant dans sa globalité toutes les parties prenantes de l’entreprise (RSE, DSI, Marketing) avec des décisions parfois à prendre. Par exemple peut-on ou pas jouer sur la charte graphique ?

    The Good : En 2021 le lancement de la 5G va faire exploser les usages. Peut-on réconcilier les Amish et les innovateurs ? Quels sont les impacts environnementaux de la 5G ?

    I.L. : La question de la 5G est surtout politique et politisée. Je me comporte de façon très analytique dans mon métier et je déteste nourrir des passions collectives qui mènent nulle part. Factuellement sur la 5G on n’a rien. On n’a aucune étude sérieuse. Je suis une technophile mais à l’échelle de l’existence, le numérique est né il y a 0,03 sec et on est loin d’avoir la version aboutie du numérique tant sur le plan sociétal, intellectuel qu’environnemental. Il ne faut pas condamner le numérique, il faut juste en initier le futur. Je vais être très honnête et c’est très irritant car on n’aime pas ne pas savoir. Il y a une réponse très acceptable et très décevante est qu’on ne sait pas.

    On attend l’étude de l’Agence France Santé particulièrement neutre qui devrait nous éclairer un peu.

    H.S. : C’est un grand débat. Quand on entend les experts, il y a de tout. Certains disent que sur quelques aspects techniques de mise en place des réseaux la 5G serait plus performante d’un point de vue environnemental. En revanche d’un point de vue des usages c’est « a License to Kill ». Il serait intéressant de voir si les grands acteurs de l’industrie comme les plateformes de streaming et les opérateurs vont accepter de laisser le choix au consommateur d’avoir quand il le souhaite du service Full ou non et pouvoir segmenter les types d’usage et adapter les poids des contenus digitaux selon le meilleur impact environnemental.

    Laurent Lafite
    Expert en transformation digitale et environnementale depuis 20 ans. Spécialiste du marketing de rupture, des GreenTech et du développement durable, il est le fondateur de TransfoGreen et accompagne les entreprises dans leur transformation RSE.

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