Matthieu Riché (Groupe Casino) : “il nous faut soutenir la prise de risque et montrer la valeur créée par la RSE dans chaque métier pour continuer à accélérer le mouvement”

Après plus de dix ans d’actions concrètes œuvrant à une transition complète de son modèle, le groupe Casino est désormais reconnu par  les  agences  de  notation  extra-financière  parmi  les  entreprises  les  plus  actives  au  monde. En 2021, il continue à porter de nouvelles initiatives et innovations pour répondre aux grands défis de la décennie : le climat et la biodiversité, la nutrition, la chaîne d’approvisionnement et l’égalité des chances. Rencontre avec Matthieu Riché,  Directeur de la RSE pour le groupe Casino, pour mieux comprendre les enjeux et opportunités du Good liés au secteur de la distribution. 

The Good : Quels sont les objectifs clés de la feuille de route RSE du Groupe Casino ? Des données chiffrées à nous communiquer sur son évolution ? 

Matthieu Riché : au sein du groupe Casino, la démarche RSE est globale et systémique, elle implique tous les collaborateurs et entités. Il y a donc énormément de projets en cours. 

Notre premier axe d’engagement concerne l’enjeu climatique, avec l’ambition de réduire nos émissions de gaz à effet de serre pour contribuer à l’Accord de Paris. Notre objectif est de baisser de 18% nos émissions en dix ans, de 2015 à 2025. À mi-parcours, nous atteignons déjà les -10%. Pour y parvenir, nous agissons par exemple sur la consommation énergétique des magasins avec une réduction de notre consommation en kilowatt/heure par m2 de 9% depuis 2015. Nous nous appuyons sur Greenyellow, notre filiale énergie créée en 2007 – c’était avant-gardiste ! et qui a notamment démarré  avec le développement de centrales solaires sur les toits de nos magasins (148 sont équipés à date) et parkings de magasins. 

Matthieu Riché

Le deuxième pilier est certainement notre démarche de commerçant responsable. Pour améliorer l’offre produit, nous avons beaucoup travaillé sur le bio qui représente déjà 9,5% de la quote part de chiffre d‘affaires des produits alimentaires. Le bio continue à se développer, avec une augmentation de 12% du chiffre d’affaires entre 2020 et 2021.  Après le Bio nous nous sommes engagés à mieux prendre en compte  le  bien-être animal : un enjeu qui a pris de plus en plus de place dans le débat sociétal et qui nous a amené dès 2016 à éliminer la vente d’œufs de poule élevées en cage dans les rayons de notre enseigne Monoprix. Depuis 2020, c’est l’ensemble des enseignes du  groupe Casino en France qui a arrêté la commercialisation de ces œufs coquilles, issus de poules élevées en cages, autant pour ses marques propres que pour les marques nationales.

Côté plastique, on constate la même évolution rapide qui nous mène en 2019 à la signature du Pacte National sur les emballages plastiques avec le ministère de la transition écologique, sociale et solidaire, afin que 100% des emballages plastiques de nos produits soient  réutilisables, recyclables ou compostables d’ici 2025 et d’éliminer le plastique inutile. Qu’il s’agisse d’hygiène, d’usage, de sécurité ou de qualité du produit, il faut trouver des solutions pour éliminer le plastique sans dégrader le produit. Le groupe Casino est aussi investi dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. Si, en 2010, le don de produits relevait surtout d’un acte de solidarité envers les banques alimentaires pour les plus démunis, la prise de conscience de la société de la nécessité de lutter contre le gaspillage alimentaire s’est accélérée en 2013.  Les processus de production, de commande, de suivi de produits en magasin via l’utilisation de nouveaux outils technologiques ont été repensés afin de réduire le gaspillage en amont. Nous nous sommes appuyés aussi sur des solutions innovantes telles que  l’appli de Too Good To Go ou Phenix qui ont permis de sauver pas moins de +2,5 millions de paniers dans les enseignes du groupe Casino.

Enfin, le troisième axe par lequel passe notre engagement est notre responsabilité en tant qu’employeur avec deux priorités : lutter contre les discriminations au travail et favoriser l’ascenseur social. Nous œuvrons activement à employer plus de femmes aux postes décisionnaires et comptons désormais 40% de femmes cadre dans le Groupe au niveau monde et 43% en France. Ce n’est pas encore assez, mais c’est une augmentation de + 4 points entre 2015 et 2020. Le Groupe est également très investi depuis 1995 dans la lutte contre les discriminations liées au handicap. Nous avons 10% de nos employés en situation de handicap, à tous les types et niveaux de postes dans les enseignes Casino. Depuis 2013, nous bénéficions du double Label alliance “Diversité et Egalité” certifié par l’Afnor.

The Good : Climat, biodiversité, nutrition, chaîne d’approvisionnement, égalité des chances : quels sont les chantiers du Good les plus complexes à affronter ? 

M.R. : Je remarque qu’il y a des sujets plus matures que d’autres. Il est plus facile de modifier des pratiques et des comportements lorsque l’enjeu fait partie des débats de société. Les enjeux ressources humaines que nous devons adresser sont connus de longue date : garantir l’égalité professionnelle, offrir plus d’opportunités pour les personnes en situation de handicap, lutter contre les discriminations. Même s’il reste beaucoup à faire, les leviers d’actions et solutions sont connus et partagés.  Aujourd’hui, nous adressons de nouveaux défis comme lutter contre les violences faites aux femmes, comment l’entreprise peut agir et soutenir nos collaboratrices concernées ? 

Côté consommation plus responsable, la lutte pour l’élimination du plastique par exemple est très complexe : beaucoup reste à inventer ! Il faut plus d’innovations, de recherche, développer de nouveaux usages, améliorer l’expérience d’achat par exemple pour développer le vrac, modifier les chaînes d’approvisionnement, tester de nouvelles solutions, évaluer leur efficacité et investir dans de nouvelles solutions. Idem pour la chaîne d’approvisionnement : repenser les comportements d’achat est aussi complexe que de modifier les pratiques de production. Mais nous sommes convaincus que notre mobilisation sur ces sujets est indispensable, nous avons la responsabilité d’accélérer ces transitions avec nos clients et nos fournisseurs.

The Good : Parmi toutes ces actions, laquelle fait particulièrement votre fierté en ce qu’elle incarne la possibilité pour un groupe d’envergure de changer en profondeur ?

M.R. : C’est d’abord une fierté collective : la RSE au sein du groupe Casino est portée et mise en œuvre par les équipes qui doivent adresser tous ces défis pour améliorer notre impact. Notre feuille de route est prise en compte à tous les niveaux de l’entreprise, par toutes les enseignes et dans tous les départements. Ce n’est plus un débat, on en parle partout et constamment pour trouver les solutions opérationnelles. 

Ensuite, je dirais que je suis particulièrement fier du travail réalisé avec les équipes pour mettre en place un étiquetage du niveau de bien-être animal sur les produits de la filière poulet. Nous avons coopéré et travaillé pendant deux ans avec 3 ONG (LFDA, CIWF et OABA), pour définir un référentiel permettant d’évaluer le niveau de bien-être de l’animal, de la naissance à l’abattage et de le présenter simplement sous une étiquette à 5 niveaux (A à E). Ce projet est aujourd’hui porté par une association qui a permis à d’autres acteurs dont des concurrents d’utiliser cet étiquetage ! C’est à mon sens notre rôle : innover en proposant des solutions qui servent le bien commun, ouvertes à tous et construites avec tous les acteurs de la société civile et économique. 

The Good : Après avoir été classé 1er distributeur alimentaire au monde pour ses engagements RSE par le Wall Street Journal en octobre 2020 : quel est le prochain objectif de notoriété  ?

M.R. : La notoriété liée à notre engagement responsable est plutôt secondaire pour le groupe Casino. Ce qui compte pour nous, c’est le travail effectivement réalisé. Nous communiquons beaucoup sur nos engagements et nos actions en interne car nous voulons montrer que tous les collaborateurs sont légitimes pour porter des projets liés à la RSE et qu’ils sont soutenus par la direction générale. Cela permet de valoriser les projets mis en œuvre et d’inciter chacun à intégrer les enjeux RSE dans son métier. Adresser les enjeux dont nous avons parlé nécessite d’innover, donc de prendre des risques et d’accepter de connaître des échecs. C’est la clef de l’innovation, or l’échec n’est pas un mot très prisé en entreprise ! Il nous faut soutenir la prise de risque et montrer la valeur créée par la RSE dans chaque métier pour continuer à accélérer le mouvement.

L’autre enjeu est que nos clients comprennent ce que nous faisons, les nouvelles solutions que nous proposons et qu’ils nous aident à les faire évoluer pour une expérience client réussie. La communication y contribue.

The Good : Un retour d’expérience que vous souhaiteriez partager à vos confrères et consoeurs pour les aider dans leur transition ?

M.R. : Ce n’est pas envers mes confrères, mais envers tous ceux qui veulent agir. Je suis très frappé par le nombre de personnes qui souhaitent changer d’entreprise, d’emplois pour s’investir dans les métiers de la RSE. Pourtant, la transition se fait partout, dans tous les métiers et on sous-estime souvent l’impact et le pouvoir que l’on a, là où on est. Est-ce que j’utilise les leviers à ma disposition ? Est-ce que j’ai osé les utiliser ? Est-ce que j’ai osé les porter, les présenter, les défendre ? Je pense qu’il faut toujours se poser ces questions avant d’aller chercher une herbe qui serait plus verte ailleurs, car toutes les entreprises peuvent et doivent évoluer, peu importe le secteur, tout dépend des femmes et des hommes qui les composent, c’est-à-dire nous tous. 

Le deuxième retour d’expérience est que malheureusement tout est toujours plus compliqué que ce que l’on imagine, et j’aime bien cette phrase  « à chaque problème complexe, il existe une solution simple, mais ce n’est jamais la bonne », qui est tout à fait vrai. Mon conseil est d’accepter cette complexité : ce n’est pas une excuse à la non-action. Elle doit nous inciter à écouter les experts, observer les solutions à disposition, consulter les utilisateurs, coopérer, car on est toujours plus intelligent à plusieurs, puis définir un plan d’actions concret et l’exécuter avec rigueur. Cela peut s’avérer parfois frustrant car on aimerait aller plus vite. Mais c’est très important pour trouver la bonne et vraie solution, celle qui aura un réel impact pour améliorer l’impact social, sociétal ou environnemental de nos activités.  

Camille Lingre
Journaliste, ex rédac chef de The Good. Diplômée d’un Master en communication et journalisme, elle commence en agence de publicité chez DDB Paris puis intègre la rédaction d’INfluencia en 2017 et passe rédactrice en chef de The Good à son lanncement. Passionnée de littérature et engagée dans les luttes pour la justice sociale et la reconnaissance des minorités, elle est quitte en mai 2021 sa fonction de rédactrice en chef pour se consacrer au lancement de sa librairie.

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