Maria Outters (Sodexo) : « Nous étions la première entreprise de notre secteur à lier un incentive financier à notre performance sur la réduction du gaspillage alimentaire. »

Sodexo est leader mondial dans les services de qualité de vie. Avec un chiffre d’affaires de 17,4 milliards d’euros pour 2021, Sodexo emploie 412 000 salariés pour des opérations dans 56 pays avec 100 millions de consommateurs au quotidien. Sodexo est aussi le premier employeur privé français dans le monde. Une force de frappe que l’entreprise s’emploie à mettre au service de l’impact positif et de la transformation écologique, sociale et solidaire. Rencontre avec Maria Outters, Group SVP Corporate Responsibility.

The Good : Pouvez-vous nous faire un rappel historique des engagements de l’entreprise en matière de RSE ?

Maria Outters : Pierre Bellon a créé Sodexo à Marseille il y a 55 ans avec une idée totalement novatrice et structurante pour nous, l’expression d’une mission double : créer une communauté de collaborateurs, de clients, de fournisseurs et d’actionnaires qui auront pour vocation d’apporter de la qualité de vie à ceux que l’on sert et de contribuer au développement économique, social et environnemental des communautés, des régions et des pays dans lesquels nous exerçons nos activités.

Sodexo propose des services de restauration collective mais également des services de facilities management dans des secteurs variés tels que la santé, l’éducation ou les sports & loisirs avec sa filiale Sodexo Live ! ainsi que des services Avantages et Récompenses. Sodexo a la particularité d’opérer dans des milieux très différents pour des consommateurs eux-mêmes très différents, allant des tout petits enfants à l’école, aux étudiants dans les universités et les écoles ou encore les adultes au travail ou les personnes âgées.

La société est cotée à la bourse de Paris mais la famille de Pierre Bellon, fondateur du groupe, détient toujours la majorité du capital (42,8%), ainsi que des droits de vote. Pour nous, c’est un gage et une garantie d’inscription sur le long terme. L’entreprise s’est beaucoup diversifiée, a beaucoup grandi en profitant de dynamiques de croissance de nouveaux marchés et de nouveaux services mais est restée fidèle à ses origines et à sa culture d’entreprise, notamment grâce à ce contrôle familial.

The Good : Est-ce que le positionnement autour de la qualité de vie et de l’impact positif sur l’environnement existait déjà à l’époque ou vous l’avez reformulé depuis ?

MO : Il a été formulé dès le départ ! C’était innovant à l’époque, les termes ont à peine évolué. Le côté environnemental est venu un peu après mais la dimension sociale et locale était déjà là et cette vocation double d’être une entreprise de services qui a un impact positif est telle quelle depuis 1966. Fort d’une multitude d’actions locales, le groupe a fédéré ces actions en créant une direction développement durable en 2007-2008. La première feuille de route du groupe, le Better Tomorrow Plan, est sortie en 2009.

Les enjeux environnementaux et sociaux devenant de plus en plus importants, nous avons voulu aller encore plus loin dans notre ambition, et en 2016, nous avons travaillé une nouvelle feuille de route du Better Tomorrow 2025 en nous donnant un horizon temps de 10 ans, avec des objectifs précis et des KPIs pour mesurer les progrès. Elle articule l’ensemble des engagements dans une matrice qui résume l’ensemble de nos opportunités et de nos actions, d’abord en tant qu’employeur en matière notamment de sécurité et de mixité. Ensuite, figurent nos engagements en tant que prestataires de services, autour de la nutrition, de la santé, des achats locaux, de l’empreinte carbone…

Au-delà de nos rôles d’employeur et d’entreprise de service, en tant qu’entreprise citoyenne, nous sommes convaincus que nous avons aussi un rôle à jouer dans les pays dans lesquels nous opérons et dans la société en général. Nous soutenons 3 grandes causes : lutter contre la faim dans le monde, l’autonomisation des femmes, et la lutte contre le gaspillage alimentaire qui pour nous est un scandale moral, économique et environnemental. 9% des émissions de carbone dans le monde sont liées au gaspillage alimentaire. La production alimentaire représente environ 30% d’émissions de carbone dans le monde et malheureusement 30% de cette production est gaspillée.

Tous nos engagements sont chiffrés et explicites. Nous avons des objectifs pour 2025, et nous avons des mesureurs de progrès pour nous donner les moyens d’y parvenir. Nous  les reportons chaque année de façon très transparente dans le rapport annuel et les faisons auditer par KPMG. Nous sommes très drivés par la data.

nous avons travaillé une nouvelle feuille de route du Better Tomorrow 2025 en nous donnant un horizon temps de 10 ans, avec des objectifs précis et des KPIs pour mesurer les progrès.

The Good : Quels sont les principaux axes de votre plan Better Tomorrow 2025 ?

MO : S’agissant du volet social, la première de nos priorités concerne la sécurité et la santé de nos 412 000 collaborateurs, envers lesquels nous sommes engagés dans une démarche 0 accident. Pour cela, nous formons et sensibilisons nos équipes à ces enjeux, nous innovons dans la formation avec des lunettes en 3D, des simulations qui permettent de prendre moins de risques et de former nos collaborateurs sur tous les gestes prioritaires. Nous avons signé, l’an dernier, un accord avec l’organisation mondiale des travailleurs dans l’alimentation (UITA) pour garantir la sécurité de nos salariés qui a dû être renforcée en temps de Covid. Ce n’est pas un sujet nouveau mais il est très important. Il ne faut pas relâcher les efforts.

La deuxième priorité est la mixité. Dès 2008/2009, Sodexo a structuré une direction de la diversité, initiative totalement iconoclaste à l’époque. Les objectifs fixés ont été atteints : nous étions à moins de 20% de femmes dans les instances dirigeantes, nous sommes aujourd’hui à 43%. Il y a 60% de femmes au conseil d’administration, 39% au Comex. Sodexo est une entreprise très féminine, très égalitaire et comporte 55% de salariées femmes. Il était important de travailler sur le haut des échelons.

Nous avançons aussi sur d’autres formes de discrimination : les orientations sexuelles, l’ethnicité, les cultures, le handicap… C’est un enjeu business car bénéficier de tous les talents possibles est source d’une meilleure performance pour l’entreprise. Nos études en interne démontrent que des équipes plus mixtes et plus diverses permettent d’améliorer les marges d’exploitation, de renforcer l’engagement, contribuant à une performance pluridisciplinaire à la fois financière et non financière.

The Good : Et sur le volet environnemental ?

MO : Notre premier engagement : la lutte contre le gaspillage alimentaire. Il y a là, une opportunité économique, morale et environnementale à y travailler. Nous avons cofondé la International Food Waste Coalition il y a 6 ans afin de réfléchir et d’agir ensemble face aux problématiques et aux freins quotidiens pour avancer dans la lutte contre le gaspillage alimentaire.

Nous étions la première entreprise de notre secteur à lier un incentive financier et une ligne de crédit bancaire dont le taux est indexé sur notre performance sur la réduction du gaspillage alimentaire en 2019.

Nous sommes également la première entreprise à avoir travaillé son empreinte carbone globale. Nous avons commencé en 2010 nos premières estimations avec l’aide du WWF et avons réussi à calculer l’intégralité de nos scopes 1,2 et une grande partie du scope 3. Nous l’avons soumis en 2019 au SBTI afin de faire approuver une trajectoire carbone et une réduction de -34% de nos émissions sur le scope 1,2 et 3 d’ici 2025. Cela nous permet d’être en ligne avec les accords de Paris et une trajectoire limitée à 1,5°C. Nous avons récemment publié nos résultats sur les scopes 1 et 2, nous sommes à -37,2%. Un grand nombre d’initiatives structurelles sont en cours de concrétisation, ce qui est pour nous une grande source de fierté. Nous nous sommes engagés à utiliser 100% d’électricité renouvelable sur nos sites d’ici 2025 et nous avons rejoint RE100 pour nous y aider. Nous avons également pris des engagements sur la déforestation dans nos achats responsables.

The Good : Quels sont vos gros centres de consommation de CO2 aujourd’hui ? Où avez-vous déjà réduit votre consommation et où avez-vous encore de la marge de manœuvre ?

MO : Sur nos scopes 1 et 2 (opérations en direct sur nos propres sites) nous avons travaillé par exemple à l’efficacité énergétique des bâtiments, l’isolation, et une bascule vers de l’énergie verte dans nos cuisines centrales, dans 50 pays. Nous atteignons environ 24% d’électricité verte aujourd’hui avec pour objectif 100% à horizon 2025.

Sur notre scope 3, il faut travailler avec nos clients et nos consommateurs.  Il reste beaucoup de progrès encore à faire pour pousser par exemple, pour nos sites clients, des engagements pour plus de menus végétariens. Nous accompagnons aussi les changements de comportement en sensibilisant sur ces enjeux. 

Ensuite, la question des déplacements de nos salariés sur nos sites est importante afin de réduire les distances travail-domicile et proposer de bonnes solutions de transport.

The Good : Sodexo opère dans 56 pays. Comment déployez-vous votre plan Better Tomorrow 2025 au niveau mondial ? Quelles sont les disparités saillantes entre les différentes zones dans lesquelles vous opérez ? Comment vous inspirent les différentes zones dans lesquelles vous êtes présents ?

MO : Cette feuille de route est mondiale. J’ai la chance de m’appuyer à la fois sur le comité de direction du Groupe mais aussi de travailler avec des responsables RSE dans nos régions et pays. Dans chaque pays, un « Better Tomorrow Champion » avec lequel nous sommes en contact permanent, agit comme référent pour s’assurer du bon déploiement de notre feuille de route globale.

Les enjeux et priorités environnementaux peuvent varier d’une région à l’autre. Par exemple, travailler sur le sujet du plastique est une évidence en Europe, c’est aussi un sujet fort en Asie où la pollution des océans est extrêmement visible, donc concrète. C’est en revanche un sujet moins prioritaire en Amérique du Sud et aux États-Unis.

Autre exemple : le bien-être animal qui est très important en Europe, aux États-Unis, mais l’est beaucoup moins en Asie ou en Amérique du Sud. Il existe de grandes disparités sur tous ces sujets. Nous menons cette politique au niveau mondial, mais les niveaux d’engagement et de progrès varient en fonction des pays, des cultures et des priorités locales.

En revanche, tout le monde a rallié la cause du gaspillage alimentaire. Même chose pour la mixité et la diversité, ce sont des sujets sur lesquels tout le monde est très aligné et travaille de la même façon.

Les États-Unis sont très en pointe sur les sujets de diversité/mixité mais aussi ethnicité notamment avec le mouvement Black Lives Matter, quand ces sujets nous paraissent moins évidents en Europe.

Sur la lutte contre le gaspillage alimentaire, l’Asie a fait énormément de progrès et de travaux. Ils mettent en place des systèmes malins de reconnaissance des actions individuelles, en organisant des concours. Tous les pays peuvent nous inspirer à un moment donné, ce qui veut dire que chaque pays a un challenge à relever.

The Good : Et sur le marché français, quelles sont les principales attentes de vos clients ? Comment les embarquez-vous dans votre transformation ?

MO : Ces tendances ont été renforcées par la crise Covid et ont vocation à perdurer : la consommation à la carte, la livraison de repas, de click and collect, des frigos connectés. C’est une vraie tendance que Sodexo accompagne avec un certain nombre d’acquisitions et de développement en propre. Par exemple, en France, Sodexo a racheté FoodChéri pour répondre à ce besoin du consommateur de commander à tout instant et de pouvoir se faire livrer son repas.

La demande de plats végétariens se développe et nous faisons évoluer nos offres. Le local, le sain, le bon pour la planète sont vraiment des tendances que l’on observe partout et qui s’inscrivent durablement dans les habitudes de consommation.

La demande de transparence concernant ce que l’on mange se développe également avec notamment le nutriscore et l’éco-score…. FoodChéri a été l’un des premiers en France à afficher l’éco-score et le nutri-score. Nous sommes en train de le déployer sur nos sites.

Nos collaborateurs sont nos premiers ambassadeurs pour relayer l’information auprès de nos clients et de nos consommateurs. Les outils digitaux nous permettent également un accès direct à nos consommateurs. Ainsi en Europe, avec  l’application So Happy nous sommes en contact avec les parents des enfants qui déjeunent quotidiennement dans nos cantines. On investit beaucoup sur le digital par les applications.

The Good : Quels sont les projets qui font votre fierté aujourd’hui ?

MO : Sodexo est une entreprise citoyenne engagée. Le zéro faim dans le monde est un objectif des Nations Unies, c’est l’ODD numéro 2. Et c’est depuis 25 ans la cause philanthropique de Sodexo. En 1996, une dizaine de collaborateurs de Sodexo ont créé Stop Hunger afin de distribuer des repas aux enfants défavorisés. Ce qui a démarré comme une initiative locale s’est ensuite étendu à travers le monde. Ce réseau de volontaires qui travaille avec 1200 ONG et partenaires est aujourd’hui présent dans 54 pays. L’an dernier, Stop Hunger a réussi malgré le Covid à mobiliser 41 000 volontaires, pour distribuer 8,5 millions de repas. C’est une source de fierté. L’objectif est ambitieux : toucher 100 millions de bénéficiaires d’ici 2025 ; nous en sommes à 52 millions. Nous avons un autre projet à ce stade naissant, La Passerelle, dont le 1er site verra le jour à Clichy-sous-Bois. Il s’agit d’un nouveau modèle économique à impact positif que nous développons dans un quartier prioritaire de la ville. Il repose sur la volonté de participer au développement de l’employabilité des habitants, de contribuer à la sensibilisation à une alimentation saine, de contribuer à la cohésion et au lien social et à l’attractivité du territoire. Le site de Clichy-sous-Bois, qui ouvrira au printemps 2022 et s’incarne dans un bâtiment à haute qualité environnementale, rassemblera une légumerie, une crèche, une salle de formation et une salle de cohésion.

Emilie Thiry
Ex publicitaire reconvertie dans la communication corporate en 2011, puis dans la politique en 2015, Emilie est depuis juillet 2020 en charge du consulting et de la diversification des offres d’INfluencia. Elle dirige à ce titre The Good, la plateforme dédiée à la transformation écologique, sociale et solidaire des entreprises et des marques. Elle anime également un séminaire sur le monde de la communication en Master 2 Conseil éditorial à Sorbonne Université. Emilie est diplomée de l’IEP de Strasbourg et ancienne élève du CELSA.

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