Ioiana Luncheon, Fairphone : « l’industrie des mobiles doit s’éloigner des modèles linéaires qui se bornent à sortir de nouveaux appareils »

Alors que le gouvernement français vient d’instaurer un nouvel indice de réparabilité sur les appareils électroniques pour non seulement permettre aux consommateurs un choix plus informé mais aussi engager les constructeurs à dépoussiérer leur circuit de production, le pionnier du mobile durable Hollandais Fairphone continue son ascension éthique via des programmes de prime pour les ouvriers de l’usine chinoise assemblant ses appareils, et de protection des mineurs de cobalt en RDC. Rencontre avec Ioiana Luncheon, Directrice Communication de l’empire Fairphone.

The Good : En tant qu’experte invitée à faire partie des discussions de préparation à l’indice de réparabilité instauré par le gouvernement, pouvez-vous nous livrer quelques retours quant aux décisions et questions qui ont été soulevées ?

Ioiana Luncheon : Un certain nombre de parties prenantes variées ont été impliquées dans l’indice de réparabilité : opérateurs, revendeurs, centres de réparation, vendeurs et ONG. En tant que fournisseur dont la philosophie encourage la réparabilité, Fairphone a été invité à participer à l’atelier de groupe sur la réparabilité des smartphones.

Fairphone est une entreprise qui envisage un monde où le souci des personnes et de la planète fait partie intégrante de l’activité commerciale. Depuis sa création, nous avons toujours promu l’idée d’une réparabilité facile des smartphones pour augmenter la durée de vie du téléphone, grâce à sa conception modulaire. La raison en est simple : si nous utilisons nos téléphones deux fois plus longtemps, nous n’avons besoin de produire que la moitié des téléphones, ce qui réduit d’autant l’empreinte écologique de l’industrie.

En se concentrant sur des réparations simples à faire soi-même, des pièces remplaçables, des mises à niveau modulaires et une assistance logicielle étendue, Fairphone permet à ses clients d’utiliser leurs téléphones bien au-delà de la durée de vie standard de 2 à 3 ans.

La plupart des consommateurs ont été amenés à croire que la majorité des biens qu’ils achètent ne peuvent pas être ouverts ou réparés facilement. Retirer et changer simplement sa batterie, par exemple, est considéré comme une relique du passé. Le fait d’imposer un score de réparabilité clair chez les revendeurs de produits électroniques est un pas dans la bonne direction pour attirer l’attention des consommateurs et des fabricants sur l’importance de la réparabilité.

The Good : Si les notions de réparabilité et de durabilité sont au cœur du business model de Fairphone depuis sa création, quels enjeux vous questionnent le plus dans ce nouvel indice ?

I.L. : L’indice de réparabilité a le réel mérite de mettre la question sous le feu des projecteurs, mais nous aimerions que, dans sa prochaine version, l’index mette davantage l’accent sur la partie logicielle, qui est actuellement sous-développée. Les mises à jour logicielles et les correctifs de sécurité sont des éléments fondamentaux de la réparabilité et de la longévité des smartphones. Or, pour l’instant, les engagements des fournisseurs en matière de mises à jour logicielles n’ont pas été pris en compte dans cet index.

Un autre aspect qui n’y est pas inclus porte sur une approche beaucoup plus compliquée et difficile à résoudre : la course à la consommation qui nécessiterait un changement fondamental dans la façon dont l’industrie promeut et commercialise ses produits dans leur ensemble.

The Good : Pensez-vous que cet indice des appareils électroniques change réellement quelque chose à la production ou à la consommation ? L’attachement des consommateurs à certaines marques (pour ne citer qu’Apple) sera-t-il bientôt mis en danger ?

I.L. : C’est un vrai pas dans la bonne direction pour amener les marques du secteur à réfléchir à la réparabilité et aux modes de consommation de leurs produits. Ce type d’outil a le mérite de placer ces questions au premier plan de l’acte d’achat et de la prise de décision, et cela va forcément aider à sensibiliser les consommateurs.

The Good : Au-delà d’un indice de transparence comme celui-ci, quelles sont les prochaines étapes cruciales qui doivent régir le marché pour faire changer les choses durablement ?

I.L. : La clé réside dans le fait que l’industrie du mobile doit s’éloigner des modèles linéaires qui se bornent à sortir de nouveaux appareils et à encourager les consommateurs à racheter sans cesse de nouveaux modèles.

The Good : Si la réparabilité est un objectif déjà atteint chez Fairphone avec une note de 8,7/10, que reste-t-il au menu pour 2021 et les années à venir ?

I.L. : Dans les années à venir, nous allons nous efforcer d’accroître encore notre présence en nous adressant à un public plus large et en renforçant notre position dans l’industrie, afin de maximiser notre impact positif sur l’ensemble de la chaîne de valeur, notamment en ce qui concerne les matériaux plus équitables, les conditions de travail et l’augmentation du recyclage.

The Good : Au-delà de son impact sur l’environnement, Fairphone se veut être une entreprise sociale, infusant sa vision d’un monde durable au prisme de ses parties prenantes humaines. Comment ce travail s’effectue-t-il en interne ? Avez-vous des objectifs et/ou résultats concrets sur cette partie de votre feuille de route RSE à communiquer ?

I.L. : Chaque année, nous nous fixons des objectifs concrets liés à la longévité des appareils, au recyclage, à l’usage de matériaux plus équitables et aux conditions de travail plus justes.

Nous souhaitons être des leaders d’opinion dans ces catégories, cela signifie que nous devons nous fixer des objectifs ambitieux en comparaison des autres acteurs de l’industrie. Notre téléphone est un moyen d’atteindre un objectif plus vaste, celui d’inspirer le reste de l’industrie et de la transformer de l’intérieur.

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