Isabelle Capron (VP International, DG Paris, ICICLE) : « Nous cherchons à inspirer l’industrie de la mode en montrant un chemin plus vertueux de croissance rentable et responsable »

En 1997, loin de la frénésie éco-responsable actuelle qui fleurit sur le marché de la mode, ICICLE voit le jour à Shanghai. Son idée : un prêt à porter « Made in Earth », haut de gamme et éco-responsable. Dans le berceau de la fast fashion, le projet contraste. Avec plus de 20 ans d’expertise au compteur, quelque 290M € de CA et un déploiement à l’international qui s’intensifie, le succès de cet avant-gardiste de la mode éthique attire l’attention de la rédaction. Comment la marque est-elle parvenue à construire son empire dans un pays comme la Chine à l’aube des  années 2000 ? Comment l’entreprise vit-elle l’arrivée des nombreux projets de prêt à porter éco-orientés ? Rencontre avec Isabelle Capron, Vice Présidente Internationale chez ICICLE Shanghai Fashion Group, et Directrice Générale Paris.

Inspirée de la pensée chinoise d’harmonie entre l’Homme et la Nature, éthique, éco-bienveillante et haut de gamme, ICICLE travaille depuis 1997 des matières naturelles, non teintées ou colorées par des pigments végétaux, et intègre verticalement le sourcing, la conception, la production et la distribution. Comme nous, le secteur du luxe est séduit. En 2020, ICICLE compte 275 boutiques, réparties dans pas moins de 98 villes de l’empire rouge, et une première boutique à l’international inaugurée en 2019 à Paris dans le Triangle d’Or (rien que ça). En 2021, l’avant-gardiste du Good à la chinoise inaugurera même une seconde boutique au cœur de la capitale. En découvrant un tel parcours, la rédaction est partie à la rencontre d’Isabelle Capron, Vice Présidente Internationale chez ICICLE Shanghai Fashion Group, et Directrice Générale Paris. Dior, Mercedes-Benz, Boucheron, Lanvin, Monoprix, Nivea, et Fauchon au compteur, une experte reconnue des belles marques qui nous livre son appréciation d’une mode en transition et nous raconte ICICLE dans les coulisses. 

The Good : À l’avant-garde de la production éthique dans l’industrie de la mode, comment ICICLE définirait le capitalisme responsable ? En quoi est-il viable et quelles sont ses limites ?

Isabelle Capron : ICICLE est une marque de mode « Eco Native », et précurseur dans le domaine depuis 1997. En bientôt 25 ans la marque a défriché, exploré et mis au point une chaîne de valeur permettant de sourcer, créer et produire des vêtements de façon la plus naturelle possible, sans défaire ou détruire l’environnement : matières naturelles non teintes, ou teintes végétalement, design anti-excès économe en tissus, style intemporel transcendant les saisons, longévité et réparation des vêtements.

Son modèle intégré verticalement (3 usines de fabrication en propre) permet de contrôler la qualité et d’assurer une production à l’échelle industrielle, montrant un nouveau modèle d’« Eco fashion » industrialisable. Elle cherche à inspirer l’industrie de la mode en montrant un chemin plus vertueux de croissance rentable et responsable.

The Good : Après plus de 20 ans sur le marché, quel(s) impact(s) peut-on observer de ces engagements éthiques sur l’aspect économique et financier de la marque ? Une corrélation entre RSE et croissance économique s’esquisse-t-elle ?

I.C. : ICICLE a toujours eu des indicateurs financiers exigeants concernant sa rentabilité, seule condition pour investir en production, talents et emplacements retail.

Il est certain que la croissance quantitative massive de la classe moyenne chinoise (100 à 500 millions en 10 ans) a porté le développement constant du business de la marque, mais c’est aussi sa proposition qualitative de vêtements aussi beaux que « sains » qui a attiré les nouvelles générations d’urbains actifs sensibilisés par les questions de pollution et de respect de la nature. 

The Good : La Chine comme terre natale d’ICICLE a sans doute challengé la marque dans la construction de sa réputation responsable et engagée. Comment avez-vous réussi à conquérir votre cible et asseoir ICICLE sur le marché du luxe éco-bienveillant ? Quelle a été la motivation d’ICICLE à s’investir dans une mode responsable ?

I.C. : De pays Atelier du monde, la Chine devient pays Créateur de marques et concepts à vocations internationales. C’est cette « Nouvelle Chine » ultra innovante (digital, AI, transports propres, technologie…) que l’Occident peine encore à voir. Les clichés sont tenaces… 

Les fondateurs de ICICLE font partie de cette nouvelle génération d’entrepreneurs, sensibilisés précocement aux problématiques de pollution liée à l’industrialisation et l’urbanisation massive de la Chine des années 90. Fondée en 1997 à Shanghai, son berceau, ICICLE a été pensée ECO/Naturelle dès sa naissance par ses fondateurs, pour explorer un chemin plus vertueux et qualitatif pour la mode, exprimé par son concept « Made in Earth » : bien « faire avec la nature », et bien « être » à travers la beauté et la sensualité du vêtement, en utilisant des matières et teintures naturelles, avec un design épuré économe en tissus, et un style durable qui transcende les saisons.

Cette vision précoce et éclairée des fondateurs, rencontre aujourd’hui et plus que jamais avec le Covid, un public international, c’est la « marque du moment ».

Désormais à Paris, quelles sont les intentions et challenges qui vous attendent sur le marché européen où les marques éco-responsables fleurissent par centaines ?

I.C. : L’arrivée de ICICLE en 2019 à Paris, capitale de la mode, dans un espace prestigieux 35 avenue George V, démontre l’ambition de la marque à partager ses valeurs et faire découvrir son vestiaire au monde entier.

Les premiers résultats en boutique (avant le Covid) montrent que toutes les nationalités y sont sensibles, que ce soient les clients français (60%), mais aussi américains, moyen-orientaux, russes ou asiatiques (au total 40%).

Nos capsules « Natural Way » qui illustrent à chaque saison l’avance de la marque dans le domaine, vont montrer concrètement la beauté de vêtements conçus et fabriqués selon la nature.

Deux exemples : en ce moment la capsule Natural Way « palette de la nature » décline des mélanges de fibres non teintes ou teintes végétalement, en manteaux, trenchs, maille ou tailleurs, et celle à venir pour le printemps été « Guandong Gauze » proposera 20 looks modernes allant du brun au noir en gauze traité par une plante et une technique typique de la région du Guandong.

L’industrie de la mode dans sa globalité est-elle vraiment capable d’une transition écologique, sociale et solidaire ?

I.C. : J’en suis persuadée, car elle a par définition et essence, une capacité de renouvellement forte. Le Covid a accéléré la prise de conscience des entreprises et designers qu’il n’y avait plus le choix. Seule ICICLE a une expérience aussi longue et profonde du sujet de l’éco fashion, car on ne s’improvise pas éco responsable. C’est un sujet très complexe, abordable sous des angles différents : le recyclage, l’upcycling, les matières de remplacement (cuir végétal), production à la demande, ou l’obsession de la naturalité qui est le positionnement de ICICLE pour diminuer l’impact de ses vêtements sur l’environnement.

Mais les principes de moins, mieux, durable, réparable, biodégradable, recyclable, location, ou seconde main s’imposent de plus en plus.

Les jeunes générations et les médias vont accélérer le phénomène, ainsi que les géants du luxe (cf le Fashion Pact), ce sera bientôt un « must have ».

Quels conseils donneriez-vous aux entreprises de la mode qui souhaitent intégrer le mouvement d’une production plus responsable à leurs modèles ?

I.C. : Je leur conseillerais de rendre l’éthique de la mode simple et compréhensible pour leurs clients afin de faire évoluer les mentalités. Le “consomm-acteur” de demain sera élégant mais surtout engagé.

Camille Lingre
Rédactrice en Chef The Good. Diplômée d’un Master en communication et journalisme, elle commence en agence de publicité chez DDB Paris puis intègre la rédaction d’INfluencia en 2017 et passe rédactrice en chef adjointe en 2020. Passionnée de littérature et engagée dans les luttes pour la justice sociale et la reconnaissance des minorités, elle est co-fondatrice d’une club de lecture et podcast féministe et membre de l’association de journalistes AJL.

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